(cet article a été repris par la revue de l'Inventaire In Situ, numéro spécial de septembre 2005)
La ville, en
tant que figure de l’architecture et de l’urbanisme, est clairement perçue
comme un enjeu majeur dans la quête d'identité patrimoniale de la nation ;
depuis la création du service de l'Inventaire général, des études
approfondies ont porté sur Montpellier, sur Cahors… Et ce sont aujourd’hui
Besançon, Lyon, Rennes ou Saint-Étienne qui font l’objet des recensions et
des recherches des spécialistes. En revanche, peu de programmes topo-thématiques,
en dehors des domaines traditionnels des corpus (vitrail, orfèvrerie), ont véritablement
concerné les objets. Bien sûr, on peut objecter un nombre conséquent
d’exceptions : le mobilier religieux de Lunéville1,
les objets de Tours2,
les peintures de Montpellier3
ou de Bordeaux4
et d’autres… Sur ce terrain, les collectivités territoriales, et singulièrement
les villes, ont pris l’initiative, à la fois parce qu’elles sont
majoritairement les propriétaires des objets, et parce que l’histoire et
l’histoire de l’art légitiment parfaitement leur démarche.
Le Service régional de l’Inventaire Général de la région Corse,
implanté à Ajaccio, a jusqu’à présent axé son action sur les communes
rurales5,
aujourd’hui dépeuplées mais au patrimoine abondant et menacé. La ville de
Bastia, elle, se trouve à la tête d’un patrimoine mobilier considérable
qui, par sa profusion, par son histoire et par sa nature, est, sans rhétorique,
unique en France. Ici, la spécificité de la Corse compose, sur un substrat
purement italien, l’une des facettes les plus surprenantes du patrimoine français.
La municipalité, consciente de cette richesse, s’est dotée d’une direction
du patrimoine qui, entre autres missions, recense et publie les œuvres d’art
de la ville6,
dans leur contexte historique et territorial, quelle que soit leur technique.
Bientôt, les domaines de l’orfèvrerie7,
du textile8,
de la menuiserie, de la marbrerie ou de la sculpture seront assez connus pour
pouvoir faire l’objet de synthèses, mais d’ores et déjà, l’étude de la
peinture de chevalet, recensée dans un tout nouveau catalogue9,
permet d’esquisser un profil historique de ce que fut l’apport de l’Italie
à Bastia.
Par souci de cohérence et de rigueur scientifique, mais aussi par esprit
pratique, la ville a souhaité que le travail soit mené selon la méthodologie
et les normes de l’Inventaire général : en 1998 a été signée une
convention ville/État qui garantit le bon déroulement des opérations selon
les normes nationales et prévoit qu’au terme de l’étude, les fichiers de
Bastia, sous l’égide du service régional, seront intégrés dans les bases
de données nationales Palissy et Mérimée. Préalablement à l’inventaire
proprement dit, une campagne de documentation a permis de découvrir des fonds
d’archives jusqu’à présent inexploités10.
Cette politique active permet de dégager des priorités au regard des mesures
de conservation, de protection et de restauration ; elle est également
indispensable pour organiser la valorisation de ce patrimoine dont la ville espère
des retombées tant culturelles que touristiques.
Bastia,
capitale du royaume de Corse
La Corse est une île de l’archipel toscan, sa langue, ses traditions, son histoire et son art sont liés à l’Italie depuis la plus haute Antiquité et ce n’est qu’en 1768 que l’île fut rattachée au royaume de Louis XV. Auparavant, les Corses avaient été des sujets du doge de la Sérénissime République de Gênes. Au Moyen-Âge, c’est Pise qui avait gouverné l’île, après la Rome des papes et, plus loin encore sur l’échelle du temps, celle des empereurs.
Bastia, ancienne capitale de la Corse génoise, est née en 1380, quand
le gouverneur génois Leonello Lomellini fit construire une forteresse, sur une
sorte d’acropole dominant un port naturel, qui prit le nom de « la
Bastia »11.
Les anciennes chroniques rapportent que Lomellini avait choisi ce site parce que
l’anse du vieux port était particulièrement commode pour établir des
liaisons directes avec Gênes et parce qu’il permettait une plus grande sécurité
du gouverneur quand éclatait quelque révolte des populations corses. Depuis
longtemps, les habitants du proche village de Cardo avaient établi là des
entrepôts et hangars à bateaux, en un lieu alors connu sous le nom de « Porto
Cardo ». Au xvie
et surtout au xviie siècle,
la ville se développa considérablement : en 1570, Monseigneur Giovan
Battista Centurione obtint du Pape l’autorisation d’y transférer le siège
de l’évêché de Mariana et Accia12
et Bastia devint dès lors chef-lieu de diocèse. En 1637, la Corse prend une nouvelle dimension dans la politique génoise
et l’île se voit conférer le titre de « Royaume » dans les actes
diplomatiques. Bastia fut érigée capitale de ce Regno di Corsica. Le gouverneur, vice-roi, prend le titre d’« Excellence »,
jouissant désormais du droit au baldaquin, signe de sa souveraineté. Concentrant
tous les pouvoirs, politiques, militaires, judiciaires, religieux et économiques,
la ville accueille toutes les élites de l’île, les hauts fonctionnaires,
l’évêque et l’administration du diocèse, mais aussi des financiers, des
riches marchands, des armateurs… Derrière les murailles de la citadelle, on
construit alors de belles maisons à la génoise, des bâtiments publics, tels
que le pavillon du conseil des Nobles Douze, la Casetta
(ou maison communale), la cathédrale Sainte-Marie-de-l’Assomption, le palais
épiscopal, le séminaire, l’hôpital Saint-Nicolas, la chapelle de la confrérie
Sainte-Croix et deux couvents de femmes (les clarisses et les annonciades célestes).
Plus bas, autour du port, s’étend le quartier de Terra Vecchia. Après les
guerres du xvie siècle,
cette partie de la ville se développe rapidement et devient un important centre
d’affaires et de commerce. Une demi-douzaine de grandes tanneries s’y
implantent et au début des années 1670, le port est réaménagé par les Génois
qui le dotent d’une longue jetée pour le sécuriser et augmenter sa capacité13.
Dans tout le quartier de Terra Vecchia, des familles enrichies par le commerce
érigent d’imposantes demeures : le palais Cardi et son beau portail
Renaissance, la maison Castagnola dont le portail à bossages donne sur une cage
d’escalier ornée de fresques de la fin du xvie
siècle, le vaste palais Caraffa et le monumental palais Galeazzini (du xviiie
siècle), dont la salle de théâtre vit Bonaparte assister à diverses réceptions.
Bien que celui-ci ait enlevé à Bastia son statut de capitale administrative de
l’île au profit d’Ajaccio, sa ville natale, Bastia est demeurée le pôle
économique le plus important de la Corse et a conservé un rôle culturel de
tout premier plan14.
Dès le xviie siècle,
la prospérité économique de la cité se manifeste par la richesse
ostentatoire de ses nombreuses églises. Les paroissiens de la ville haute et
ceux de la ville basse rivalisent de luxe : la cathédrale
Sainte-Marie-de-l’Assomption est l’église paroissiale de la ville haute,
l’église Saint-Jean-Baptiste celle de la ville basse. Tout au long des xviie
et xviiie siècles, ces
édifices seront décorés de stucs dorés, de marbres polychromes, de peintures
en trompe-l’œil, de statues et de toiles de maîtres. L’expansion démographique
et l’enrichissement de la ville ont entraîné également la multiplication
des confréries dont les oratoires font assaut de faste et d’élégance. À
l’oratoire Sainte-Croix, érigé dans Terra Nova, répondent ceux de Terra
Vecchia, Saint-Roch, l’Immaculée-Conception, Notre-Dame-de-la Miséricorde et
Saint-Charles. Les divers ordres religieux ont tenu à implanter un couvent dans
la capitale de l’île. En 1768, au moment où la Corse passe sous domination
française, Bastia compte dix grands couvents (sans compter la maison des
chartreux) abritant six communautés masculines15 et
quatre féminines16.
Le plus magnifique des établissements conventuels, celui des franciscains
observants, éclipsait largement la somptuosité de la cathédrale et de l’église
Saint-Jean-Baptiste. Son insolente richesse frôlait l’extravagance car, en
1700, l’édifice totalisait vingt-quatre autels, tous ornés de tableaux et
d’objets d’art. Il a malheureusement été dénaturé et transformé en hôpital
militaire au xixe siècle.
À la fin du xviie siècle,
la cité compte plus d’une vingtaine d’édifices religieux qui sont
construits, décorés, agrandis, donnant à la ville l’aspect d’un chantier
en mouvement permanent. La cité fourmille alors d’activité et elle accueille
un grand nombre d’artistes et d’artisans, peintres, stucateurs, marbriers,
sculpteurs sur bois, doreurs, menuisiers, ébénistes, orfèvres17…
Les familles cossues et les corporations nombreuses dotèrent ces églises
de chapelles latérales18,
mais toutes ces splendeurs faillirent disparaître totalement à la Révolution19,
lors de la fermeture des établissements conventuels et de la réaffectation de
leurs locaux, souvent à destination militaire. Beaucoup furent transformés et
la décoration intérieure de leurs églises totalement détruite : le
couvent des clarisses devint une prison, celui des ursulines une gendarmerie,
celui des franciscains réformés la manutention militaire… En revanche, tout
au long du xixe siècle,
les Bastiais eurent à cœur de restaurer certaines de leurs vieilles églises
et même d’en construire de nouvelles.
L'école
bastiaise
Durant le dernier quart du xvie
siècle, Bastia affirme son rôle de centre artistique. Certes, le premier
peintre bastiais connu est un certain Benedetto Fugino, originaire de Portofino
en Ligurie, dont l’activité est attestée par des documents d’archives de
1543 à 1556. C’est cependant à partir de 1570 environ, époque où elle
devient siège de l’évêché de Mariana, que la ville voit se constituer une
école de peinture autonome dans laquelle on a pu identifier au moins cinq
artistes : un Flamand (Orlando d’Anversa), un Milanais (Giacomo Bottino)
et trois Ligures (Giuliano Bollano dit Giuliano Sarzana, Giovan Battista Aicardo
et Alessandro Castellino). Bastia a su attirer et fixer les artistes alors que,
jusqu’à cette époque, les peintres se déplaçaient continuellement dans
l’île, de chantier en chantier, perpétuant un mode de vie itinérant hérité
du Moyen-Âge. À la fin du xvie siècle, la cité est suffisamment développée
pour offrir aux artistes des avantages substantiels et de multiples commodités.
Bastia, ville peuplée et particulièrement passante, accueille des notables
ruraux et des représentants des diverses communautés villageoises insulaires
qui viennent y régler des affaires administratives, religieuses ou économiques.
Cette clientèle constitue une masse importante de commanditaires potentiels. De
plus, les boutiques bastiaises regorgent de toutes sortes de marchandises rares
et l’on n'a aucune difficulté pour s'y approvisionner en pigments, vernis,
solvants, huiles, gesso, préparations
en tous genres, feuilles d’or, toiles, brosses, pinceaux et autres fournitures
spécialisées… Aux xviie
et xviiie siècles,
Bastia compte toujours plusieurs ateliers concurrents qui travaillent simultanément ;
la peinture fait l’objet d’une forte demande et il existe un véritable
marché de l'art.
Les origines des peintres bastiais sont variées. 25 à 30% des artistes sont originaires de la Corse, le reste est constitué d’hommes provenant de diverses régions italiennes, surtout du nord : on compte beaucoup de Ligures et de Toscans. Quelques autres viennent du centre (essentiellement des villes du Latium) et plus ponctuellement du sud (Campanie et Sicile). À l’âge baroque, Bastia était un ardent foyer de création artistique et contrairement à ce qui a pu être affirmé, elle ne fut pas « réduite » à commander sur le continent italien un « art d’importation ». Bien au contraire, elle a été le siège d’une école de peinture qui a compté parfois des artistes de grande valeur et des personnalités étonnantes, telle celle de Marc’Antonio De Santis20, peintre originaire de Benevento (État de Naples), domicilié à Bastia où son activité est attestée dès 1647 (il a alors au moins 20 ou 30 ans). On pourrait multiplier les noms de ces Italiens qui viennent travailler dans la cité : Michele Scarlazza, originaire de Gênes, peintre militaire banni à Bastia entre 1649 et 1654, Giovan Battista Ruisecco, élève génois de Giovanni Andrea de Ferrari, domicilié à Bastia de 1658 à 1661, Antonio Calcagnini, peintre décorateur, né à Varèse vers 1746, ou encore Innocenzo Lucatelli (1734-1784), fils du célèbre paysagiste romain Andrea Lucatelli21.
L’école bastiaise est restée à la fois suffisamment isolée pour développer
sa propre originalité et assez ouverte pour ne pas se scléroser. Elle s’est
créé ses propres modèles tout en y intégrant l’expérience des nombreux
artistes étrangers qu’elle a attirés et assimilés. Parmi ceux-ci, l’un
des plus intéressants est sans conteste Ottavio Cambiaso.
Fils de Luca Cambiaso (1527-1585), le plus grand peintre génois de son
époque22,
il résida pendant plus d’une vingtaine d’années à Bastia où il fut
enterré23.
De multiples documents d’archives témoignent de sa présence en Corse entre
1615 et 1640. Dans son testament, le peintre raconte qu’il avait été
contraint de quitter Gênes, vers 1614, car certaines personnes, dont il préfère
taire les noms, le persécutaient et en voulaient à sa vie. D’autres
documents, trouvés très récemment dans les archives des gouverneurs génois,
attestent qu’Ottavio Cambiaso était déjà à Bastia le 5 novembre 1615, date
à laquelle un certain Sebastiano Spinola lui intenta un procès pour
non-paiement de loyer24.
Établi à Bastia, loin de sa femme légitime et de son fils, le peintre
mena une existence scandaleuse auprès de Tomasina Malatesta, une Maltaise
devenue sa maîtresse notoire25.
En juillet 1640, gravement affaibli par des crises de goutte, il fit appeler un
notaire dans sa maison du quartier de Terra Nova, et de son lit, où il gisait
perclus d’infirmités, il lui dicta un testament qui n’éclaire pas
totalement les mystères de sa vie26.
|
1. Ottavio Cambiaso |
Jusqu’à présent, aucune toile sure d’Ottavio Cambiaso n’a été
retrouvée, mais nous pensons que le peintre est certainement l’auteur d’un
grand tableau d’autel de la cathédrale de Bastia représentant Saint
François de Sales, saint Antoine abbé, saint Augustin et sainte Marie
Madeleine de Pazzi aux pieds du Christ en croix (ill. 1).
En effet, Giovanni Banchero, chroniqueur bastiais du xviie siècle, mentionne la toile dans ses Annales,
rédigées entre 1652 et 1660 : « Il y a dans cette église de belles
peintures, parmi lesquelles on vante un Christ crucifié agonisant, œuvre de
Lucca Cambiaso ». Le fin lettré qu’était Banchero avait recueilli auprès
des anciens de multiples traditions, véhiculées oralement et donc parfois un
peu approximatives. Pour preuve, on notera que quelques lignes plus avant dans
son texte, Banchero mentionne deux autres tableaux remarquables conservés dans
des églises bastiaises, œuvres, selon lui, d’un certain « Filiberto di
Firenze », mais qui portent la signature de Giovanni Bilivert, artiste
d’origine flamande travaillant à Florence. La tradition orale, qui a corrompu
« Bilivert » en « Filiberto », a pu aussi provoquer la
confusion entre les Cambiaso, père et fils. Le tableau de la cathédrale de
Bastia a été peint entre 1615 et 1640 et dans les années 1650, on se
souvenait seulement qu’il était l’œuvre d’un Cambiaso de Gênes. Ou
peut-être a-t-on cherché à embellir la réalité en citant la prestigieuse
main du père plutôt que celle du fils ?
La composition ne reflète guère l’influence de Luca Cambiaso, qu’Ottavio
ne connut vraisemblablement qu’assez peu. L’œuvre est plutôt marquée par
un ton maniériste tempéré, tel qu’il se rencontre à Gênes ou à Venise
vers 1600. Elle montre en tout cas qu’Ottavio était un peintre parfaitement
formé, au fait des courants de son temps, et qu’il a sans doute peint de
belles natures mortes, à en juger par le séduisant et solide morceau du
premier plan qui mêle attributs des saints et crâne d’Adam, en un memento
mori presque hispanisant.
La
commande in Terra ferma
Les commanditaires bastiais eurent presque toujours le choix de
s’adresser aux peintres actifs dans la ville ou à ceux du continent italien.
Bastia, rappelons-le, est le plus grand port de l’île. Les liaisons
commerciales maritimes avec l’Italie étaient à la base même de l’économie
de la capitale insulaire. Les commerçants bastiais se rendaient fréquemment
sur la Terra ferma et il n’était
pas rare qu’ils saisissent l’occasion d’un voyage d’affaires pour
commander ou acheter un tableau. Nombre d’entre eux avaient de la famille, des
amis ou des fondés de pouvoir établis à demeure dans les grandes villes, à Gênes,
Livourne, Pise, Florence ou Rome. Les Bastiais avaient donc aussi la possibilité
de demander une œuvre de façon épistolaire et par l’intermédiaire d’un
homme de confiance.
Ce choix s’offrait aussi à la plupart des commanditaires corses,
c’est ainsi que des toiles de grands maîtres sont conservées dans des églises
de l’intérieur de l’île, donnons pour exemple l’église paroissiale de
la commune de Santo Pietro di Tenda qui possède une Déploration
du Christ signée du Génois Orazio de Ferrari (en 1640) et une Donation
du Rosaire du Romain Tommaso Maria Conca (de 1788)27.
À Bastia, il est avéré que le niveau de fortune des mécènes à pu déterminer
certains d’entre eux à s’adresser aux peintres italiens, forcément plus
cotés. Tel est certainement le cas pour Giovan Battista Paggi et Domenico Piola,
de Gênes, ou Giovanni Bilivert, de Florence.
Giovanni
Battista Paggi et la confrérie de l’Immaculée Conception
L’une des premières – et importantes – œuvres italiennes à avoir
décoré un édifice bastiais à l’époque moderne était due à Giovanni
Battista Paggi (1554-1627) et, bien qu’elle ait été distraite du patrimoine
de la ville depuis cent ans environ, il n’est pas exclu qu’elle réapparaisse
un jour.
En 1624, L’oratoire de la confrérie de l’Immaculée Conception fut
doté d’un remarquable maître-autel de marbre28
qui présente aujourd’hui une structure remaniée et modifiée. Le retable,
plaqué contre le mur du chevet, est entièrement d’origine (stylobates,
colonnes, entablement, fronton, statues du couronnement). Les incrustations de
marbres polychromes, les grandes colonnes monolithiques et les trois statues
sommitales attestent la haute qualité de cet ensemble qui dût être particulièrement
coûteux.
C’est sans doute dès 1624, ou quelques années auparavant, que les
confrères souhaitèrent acquérir un coûteux tableau d’autel représentant
l’Immaculée Conception auprès de Paggi, tableau sur lequel plane
aujourd’hui un certain mystère. À noter que l’artiste, un peu meurtrier à
ses heures, réalisa une autre œuvre sur le même thème pour l’église des
capucins de Gênes. Vers 1650-1660, le chroniqueur bastiais Giovanni Banchero
rapporta dans sa description de leur oratoire qu’à cette époque, les confrères
de l’Immaculée Conception étaient au nombre de cinq cents et il précisa :
« l’église de la Conception est d’égale grandeur à celle de [la
confrérie de] Saint-Roch mais elle est plus riche et ornée d’un très beau
tableau d’autel, œuvre de Giovanni Battista Paggi, génois, [placé] dans un
retable de marbres polychromes de grande valeur »29.
En 1869, l’État commanda au peintre Léon Olivié30
une grande toile, copie de la célèbre Immaculée
Conception de Murillo31.
L’œuvre fut offerte à la ville de Bastia et on l’exposa dans l’oratoire
de la Conception, en la plaquant sur le tableau de Paggi qu’elle dissimulait
totalement. Le livre de comptes de la confrérie, conservé dans les archives
paroissiales de l’église Saint-Jean-Baptiste de Bastia, consigne :
« juin 1872, payés aux hommes qui ont placé le nouveau tableau de la
Vierge : 1,20 franc »32.
Or neuf ans plus tard, le dimanche 30 août 1891, le peintre bastiais Ange
Varese publia un article consacré au retable dans un journal quotidien, Le
Petit Bastiais. Après une introduction longue et élogieuse sur Giovanni
Batista Paggi et sur son tableau de Bastia, il dénonce l’incurie de la confrérie
qui a plaqué sur cette toile de maître une copie de Murillo qui n’a rien
d’exceptionnel : « Je demande si le tableau d’un tel maître est
digne d’être considéré et gardé avec le plus grand soin ?
Malheureusement il est arrivé tout le contraire. On l’a muré derrière un
tableau copie qui se compte par milliers. Un tel acte serait vraiment
inqualifiable, s’il avait été commis en connaissance de cause ; mais
peut-être que l’officialité de cette confrérie d’il y a quelque temps,
n’a vu là qu’un tableau noirci par le temps et la fumée des cierges. Elle
s’est crue en présence d’une médiocrité, et elle a pensé bien faire en
lui substituant la copie d’un autre tableau, toute fraîche, toute pimpante.
Elle s’est méprise ! et cette méprise, malheureusement, aura déjà coûté
cher à cette admirable peinture. Pour ma part, le respect et l’amour que je
porte aux œuvres d’art m’imposent le devoir de conjurer qui de droit, de ne
pas laisser périr un si bel ouvrage, d’aviser à le faire sortir de la prison
où il se trouve, et lui faire rendre la place d’honneur du maître-autel
qu’il a toujours occupée et si dignement méritée. J’ajoute que je ne
connais pas dans toute la Corse, un autre tableau qui ait plus de valeur
artistique que celui-là ». L’appel du peintre Varese fut entendu car
les comptes de la confrérie, pour l’année 1891, notent que l’on donne 20
francs au peintre Tuticci33
qui a « mis à neuf le tableau »34.
En 1905, les organisateurs de la foire exposition de Bastia demandèrent
à l’exposer et un élogieux article de journal, publié le 9 juin de la même
année, fait amèrement regretter la disparition de ce chef-d’œuvre
universellement admiré : « Le grand tableau d’autel de Giovan
Battista Paggi, bien que noirci par le temps et par la fumée des cierges
n’est pas moins remarquable, et l’on a été bien inspiré de l’étaler à
l’Exposition de Bastia. Les connaisseurs pourront admirer à leur gré les
traits du disciple de Raphaël qui a même été beaucoup loué par Guido Reni.
Il représente l’Immaculée Conception dans sa gloire céleste. Elle se tient
debout, les mains jointes, le regard au ciel, sur le disque lunaire, au
croissant éclatant. Au-dessus d’elle est le Père Eternel qui la couronne de
son divin amour. La Vierge est environnée de chérubins et d’anges, ces
derniers tiennent les plus mystiques attributs de ses litanies. Les autres
attributs sont disposés en haut comme en bas du tableau. Cette superbe
composition, dont les figures sont d’une expression admirable (surtout la tête
magistrale du Père Eternel) est d’un coloris lumineux, dans la manière du célèbre
peintre flamand Rubens dont il était l’émule »35.
En 1911, le peintre corse Paul-Mathieu Novellini édite un catalogue des
œuvres d’art remarquables de la Corse et note à propos de l’oratoire de la
Conception « Copie au maître autel du célèbre tableau de Murillo exposé
au Musée du Louvre, donné par l’État »36.
Qu’est devenu le chef-d’œuvre de Giovan Battista Paggi après
l’exposition de 1905, pourquoi n’a-t-il pas été remis en place, où se
trouve-t-il actuellement ? Nul ne le sait, mais le tableau n’a
certainement pas été détruit et, bien au contraire, on a peut-être décidé
de le faire restaurer sérieusement à la suite de cette manifestation37.
Giovanni
Bilivert et les confréries de Bastia
La confrérie bastiaise dédiée à la sainte Croix possède un grand
oratoire, placé sous le vocable de l’Annonciation, érigé tout près de la
cathédrale. De nos jours, les Bastiais ont pris l’habitude de le dénommer
improprement « église Sainte-Croix », mais à la période baroque,
il était appelé oratorio della veneranda
confraternita della Santa Croce, oratorio
della Santissima Annunziata, voire même oratorio
della confraternita della Santissima Annunziata.
|
2.
Givanni Bilivert |
Le tableau qui surmonte le maître-autel représente l’Annonciation (ill. 2);
dans l’angle supérieur droit figure la colombe de l’Esprit saint, entourée
de cinq angelots. Cette pala, très
admirée dès son acquisition, a fait l'objet de plusieurs copies par des
peintres locaux : sept répliques sont actuellement répertoriées dans les
églises de divers villages de Corse et une huitième a été identifiée dans
une collection particulière38.
Giovanni Banchero écrit, à propos du quartier de Terra Nova : « Contigu à la cathédrale est [l’oratoire de] la confrérie de l’Annonciation qui compte plus de 300 confrères. On y voit un très beau tableau d’autel qui ne vaut pas moins de 300 ducats, œuvre de Filiberto de Florence »39. Lors d’une restauration de l’œuvre, à la fin des années 1970, une signature et une date furent retrouvées, discrètement peintes sur le lutrin représenté devant la Vierge : « GIO(vanni) BILIVERT INV(enit) PIN(xit) 1633 ». Sur Giovanni Bilivert (1585-1644), peintre d’origine flamande40 mais si toscan de tempérament, élève de Cigoli, la monographie de Roberto Contini41 a apporté de nombreuses précisions, notamment sa haute place dans la hiérarchie des peintres florentins de son temps. C’est dire l’ambition des commanditaires bastiais qui s’adressèrent à lui par deux fois. Depuis que la signature a été retrouvée, divers auteurs se sont penchés sur l’Annonciation de Bastia, Piero Bigongiari42, Giuseppe Cantinelli43, puis Roberto Contini, qui l’a inscrite à son catalogue44, et enfin Jean-Marc Olivesi qui a rédigé, sur l’œuvre, le premier article en langue française45. À la lumière de ces études, il apparaît que la composition est la reprise autographe, peut-être avec l’assistance d’Orazio Fidani, d’une grande toile peinte en 1630 pour Prato46, elle-même très inspirée d’une Annonciation que Ludovico Cigoli peignit pour Montughi, ce qui en explique l’esthétique encore un peu maniériste.
En 1642, neuf années après l’arrivée du tableau de Bilivert à
Bastia, les confrères de Sainte-Croix firent réaliser le cadre en bois doré
que l’on peut encore voir actuellement. Il fut commandé47
au maestro Battista Gorgo, un
menuisier-ébéniste génois habitant Bastia48.
Celui-ci le réalisa sur le dessin du peintre Bastiais Nicolao Castiglioni qui,
lui, en imagina les motifs ornementaux. L’acte de commande mentionne expressément
les bois à utiliser (le noyer pour la moulure sculptée et le châtaignier pour
le châssis) et les dimensions (cinq doigts de large environ pour deux doigts
d’épaisseur, sans compter le châssis)49 ;
l’ensemble devait être fini et mis en place avant le 2 février 164250.
|
3.
Giovanni Bilivert |
La confrérie bastiaise dédiée à saint Roch a été dissoute dans le
courant du xxe siècle,
sans doute à cause de la désorganisation et des troubles qu’engendra la
seconde guerre mondiale. Son splendide oratoire subsiste, érigé dans la rue
Napoléon, à quelques pas de celui de l’église de l’Immaculée Conception.
Le tableau qui surmonte le maître-autel est une composition à nombreux
personnages, du type que l’on dénomme « Conversation sacrée » (ill. 3). Il représente saint Roch, saint Sébastien, saint
Martin de Tours et sainte Catherine d’Alexandrie aux pieds de la Vierge à
l’Enfant assise dans les nuées, entourée d’anges. La toile a des
dimensions impressionnantes51
et sa mise en caisse comme son transport depuis Florence durent être problématiques
et coûteux. Cette pala, très appréciée
dès son arrivée dans la ville, a inspiré de nombreux peintres locaux :
onze copies, partielles ou fidèles, sont répertoriées dans diverses églises
de Corse52.
Le chroniqueur Giovanni Banchero mentionne cette œuvre importante dans
ses Annales : « Il y a
quatre [oratoires de] confréries. Le plus ancien, dédié à saint Roch, est
une église grande et belle dont le tableau d’autel est de la main de
Filiberto de Florence »53.
L’idée de Jean-Marc Olivesi, le premier à interpréter le texte de Banchero
et à proposer d’identifier Filiberto de Florence avec Bilivert54,
a été confirmée, en 2002, quand un restaurateur qui examinait attentivement
la toile a découvert une discrète inscription, peinte sur le revers de la guêtre
gauche de saint Roch : « GIO. BILIVERT
F(ecit). 1626 ».
Les deux tableaux que Bilivert peignit pour Bastia ont donc été réalisés à
sept années de distance l’un de l’autre.
Le tableau de l’oratoire Saint Roch peut être rapproché de diverses
autres œuvres de Bilivert, notamment de celle qu’il peignit pour orner
l’autel de la chapelle Bellacci dans l’église Santa Croce de Florence. La
sainte Hélène de Florence rappelle la sainte Catherine de la toile bastiaise.
On peut également constater que la jeune fille figurée à droite de la sainte
Hélène, à Florence, est la sœur jumelle du jeune éphèbe incarnant saint Sébastien
à Bastia55,
qui reprend aussi, en l’inversant, le saint Jean-Baptiste de la pala
d’Impuneta, elle-même préparée par de nombreux croquis56.
De plus, un dessin préparatoire pour le tableau corse a été retrouvé par
Roberto Contini dans les collections des Staatliche Kunstsammlungen (Kupferstich-Kabinett)
de Dresde57.
Un dernier mystère iconographique a également été élucidé. Le
registre inférieur représente quatre personnages : saint Roch, vêtu en pèlerin,
et saint Sébastien, percé de flèches, se tiennent debout derrière un saint
évêque et sainte Catherine d’Alexandrie, identifiée par la roue de son
supplice et la palme des martyrs. La tradition orale n’avait malheureusement
pas conservé le nom du saint évêque. Le peintre n’ayant pas représenté
d’attributs particuliers auprès du personnage, celui-ci restait anonyme. Les
saints évêques dont les cultes sont attestés à Bastia sont nombreux :
Nicolas, Augustin, Blaise, Paulin, Martin de Tours… Un document d’archives
est venu résoudre l’énigme ; il s’agit de la commande, en 1598,
d’une bannière de procession destinée à l’usage de la confrérie
bastiaise de Saint-Roch58.
Le document mentionne les dévotions en vigueur dans l’édifice en précisant
que la bannière devait représenter saint Roch, saint Sébastien, sainte
Catherine et saint Martin, sans doute aussi, donc, le saint évêque du retable.
Comme à Sainte-Croix, près de 67 ans après l’arrivée du tableau à
Bastia, la confrérie fit démolir le maître-autel d’origine, certainement en
maçonnerie stuquée et peinte, pour le remplacer par un monumental autel de
marbres polychromes59.
Domenico
Piola et l’église Saint-Jean-Baptiste – Giuseppe Badaracco et la cathédrale
Sainte-Marie-de-l’Assomption
La haute façade de l’église Saint-Jean-Baptiste, paroisse du quartier de Terra Vecchia, domine majestueusement l’anse du vieux port. Elle est complaisamment tournée vers la citadelle, afin de narguer les habitants du quartier rival de Terra Nova. Le gros-œuvre de l’édifice a été édifié dans ses imposantes proportions actuelles entre 1636 et 1666, sur le site d’une ancienne église de dimensions moyennes. De riches familles du quartier ont ensuite contribué au chantier, en prenant à leur charge entière les frais de construction et de décoration des diverses chapelles latérales.
La troisième chapelle à gauche, dédiée à Notre-Dame du Rosaire, fut construite sur l’initiative d’Anton Nobile Mattei, important notable bastiais, en 1670, comme l’indique une plaque de marbre à ses armes. Les travaux d’aménagement et de décoration furent menés en même temps que ceux de la chapelle des âmes du Purgatoire, en face, construite aux frais de la famille Gavero qui d’ailleurs demanda à Mattei de bien vouloir en suivre les travaux et l’agencement en même temps que la sienne. Par contrat notarié du 24 avril 1673, Anton Nobile Mattei confia à un maître maçon ligure de Porto Maurizio, Bartolomeo Can, la charge de réaliser le pavement, le crépi intérieur, et la structure des autels des deux chapelles en question. Par un second contrat, daté du 26 août 1674, le même ouvrier s’engagea à achever le décor de stucs polychromes des autels ainsi que leurs retables architecturés. Les travaux s’achevèrent en 1675, la quittance, rédigée le 22 mai, révèle que le maître maçon a confié une partie du travail a un maître stucateur milanais du nom de Giacomo Argelino60.
Une fois les deux chapelles achevées et pourvues d’autels, il ne manquait plus qu’à les doter de tableaux. Pour ce faire, Anton Nobile Mattei s’adressa manifestement à un seul et même atelier et même si les deux toiles, conservées jusqu’à nos jours, ne sont ni signées, ni datées, leur attribution ne pose plus grand problème aujourd’hui61 : les deux œuvres (ill. 4 et 5) sont unanimement considérées comme issues de la casa Piola62. L’atelier de Domenico Piola (1627-1703), à la production si abondante, a profondément marqué l’art génois de son temps. Son style très particulier se reconnaît aisément : le Rosaire de Bastia peut ainsi être rapproché d’autres œuvres de Domenico Piola, notamment d’un tableau conservé dans l’oratorio delle Cappe Turchine, à Loano (Ligurie). La toile de Bastia est datable d’avant 1679 grâce à un document conservé dans les archives des gouverneurs, une instance du commanditaire contre la gabelle qui prétendait imposer le tableau qu’Anton Nobile Mattei venait d’importer de Gênes pour orner sa chapelle63. Ces deux tableaux de la Casa Piola furent très admirés dès leur arrivée à Bastia, ils eurent une fortune toute particulière auprès des artistes locaux qui les utilisèrent comme modèles. Dans les églises de l’île, nous avons pu dénombrer un minimum de vingt et une répliques du Rosaire et quatorze des Âmes du purgatoire, copies fidèles ou partielles64.
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6.
Giuseppe Badaracco |
Dans le collatéral droit de la cathédrale se trouve un autel-retable de
marbres polychromes érigé au xviie
siècle par la confrérie des âmes du purgatoire. Il encadre une remarquable
toile de l’école génoise, une Intercession
de la Vierge et de saint Joseph auprès de la Trinité pour les âmes du
purgatoire qui dut être autrefois superbe (ill. 6).
Dans le courant du xixe
siècle, elle a malheureusement été en grande partie dénaturée par des
« restaurations » catastrophiques. Des visages et des modelés ont
été décapés et retouchés de façon maladroite, particulièrement dans le
registre inférieur. Cependant, la qualité des zones épargnées et la facture
générale de l’œuvre on permis, en 1994, de l’attribuer au peintre génois
Giuseppe Badaracco (1588-1657), élève de Bernardo Strozzi et d’Andrea
Ansaldo65.
En 1998, une restauratrice a pu transcrire une inscription sur une partie de la
toile repliée à l’arrière du châssis66 :
« GIUSEPPE LADARACCO F. 1859 [?] ». Mauvaise conservation, repeint
erroné ou lecture fautive, quoi qu’il en soit, l’attribution de l’œuvre
est désormais irréfutablement confirmée, mais la date demeure incertaine,
puisque Badaracco est mort à Gênes lors de l’effroyable épidémie de peste
qui décima la population en 1657. Outre la toile de la cathédrale, nous avons
pu retrouver neuf autres œuvres de sa main, toutes conservées dans la région
du Cap Corse, au nord de Bastia. Deux d’entre-elles sont signées et datées
(1642 à Morsiglia, 1652 à Ersa). Notons que les œuvres que Badaracco peignit
pour les églises de Barrettali et de Nonza sont très proches du retable
bastiais et qu’elles en reprennent certains éléments. Badaracco a fortement
marqué et influencé plusieurs générations de peintres insulaires qui l'ont
volontiers copié. Nous avons pu dénombrer au moins onze toiles, plus ou moins
dérivées du retable de la cathédrale, conservées dans diverses églises de
l’île.
La
collection Fesch à Bastia
Au sein des collections municipales, il est un certain nombre de tableaux
italiens baroques entrés très tardivement, et pour ainsi dire « par
accident ». Il s’agit de tableaux ayant appartenu à l’ancienne
collection du cardinal Fesch (1763-1839), arrivés à Bastia en 1844. À cette
époque, le musée de la ville n’existait pas encore et les édiles se virent
presque embarrassés par le volumineux et encombrant cadeau. Où disposer, où
ranger toutes ces toiles, dont certaines mesuraient plus de 4,60 m de long ?
On en mit partout : dans les bureaux de la mairie, dans les diverses églises
de la ville et jusque dans la salle à manger du proviseur du collège. Cet éparpillement
fut préjudiciable à la conservation des œuvres et, aujourd’hui, une
trentaine de ces tableaux a disparu.
On ne refera pas ici l’histoire du legs du cardinal Fesch à la Corse ;
d’autres historiens67
l’ont esquissée et des études sont en cours68
pour en préciser la teneur. Celle-ci fut toujours un peu mystérieuse, et ce dès
1843. Il est certain que des œuvres ont très tôt disparu, sans doute du fait
même de Joseph Bonaparte, comte de Survilliers, neveu du prélat et son exécuteur
testamentaire. Des ventes à Rome (en 1843, 1844 et 1845) et Ajaccio (1858), des
aliénations et des « dépôts », très mal connus, amputèrent
alors considérablement la collection. Quoi qu’il en soit, il reste à Bastia,
qui hérita d’une centaine de tableaux, un assez grand nombre de toiles qui
passent, un peu trop vite, pour le rebut de ce que n’aurait pas voulu Ajaccio,
et que l’on retrouve aujourd’hui au musée ou dans les églises de la cité.
Pour preuve de cette erreur de jugement, les bozzeti de Corrado Giaquinto69
qui furent répartis entre Ajaccio et Bastia.
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7.
Lavinia Fontana |
L’une des curiosités du fonds Fesch à Bastia est un Christ
à la colonne (ill. 7), conservé dans les collections du musée municipal70
(ancien palais des gouverneurs génois). L’œuvre est signée71
par Lavinia Fontana (1552-1614), une artiste bien étudiée72
par les spécialistes italiens, tant de Bologne que de Rome où elle travailla,
et par les chercheuses américaines73
simplement parce qu’elle était une femme. Cette fixation ne se justifie guère,
d’ailleurs, car ce fait est relativement courant dans l’Italie de la seconde
moitié du xvie siècle,
notamment dans le domaine du portrait (citons les fameuses Barbara Longhi,
Sofonisba Anguissola, Marietta Tintoretto…) Les collections publiques françaises
exposent surtout des portraits de sa main74 et seul le Louvre
conserve une Sainte Famille attribuée
à Lavinia. Or c’était une artiste en vue – elle travailla pour Philippe II
d’Espagne et pour le pape Clément VIII –, très recherchée pour ses petits
et précieux tableaux de dévotion privée, mais travaillant aussi à des œuvres
de très grand format pour l’Église. Le Christ bastiais fait penser aux premiers pour son aspect spirituel
et intime75
plutôt qu’aux seconds, malgré ses dimensions relativement importantes76.
À part la position des pieds, la composition reprend intégralement celle
d’un tableau de Taddeo ou de Federico Zuccari conservé au musée diocésain
Albani d’Urbino, de format à peine inférieur, mais qui a été légèrement
réduit77,
et qui lui-même reproduit la figure du Christ de la Flagellation de l’Escorial peinte par Federico Zuccari (vers
1539/1543-1609). Nous pensons ainsi qu’il faut rattacher la toile à la période
romaine de Lavinia Fontana (1600-1614), époque où elle cherche à se dégager
de sa culture maniériste et où, peintre de son temps, elle oublie Raphaël,
dont elle a été longtemps une sectatrice fidèle, et assiste, dépassée, au
triomphe du luminisme caravagesque78.
Comme pour le tableau attribué à Brizio, évoqué ci-après, une provenance
romaine explique son acquisition par le cardinal Fesch.
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8.
Attribué à Francesco Brizio, |
Deuxième par la taille des tableaux Fesch de Bastia79,
le Pape Pie V remettant à Don Juan d’Autriche
le titre de vice-roi de Sicile après la victoire de Lépante (ill. 8)
fut mis en dépôt par la municipalité dans la cathédrale dès son arrivée
dans la ville, en 1846. À cette époque, le musée municipal n’existait pas
encore et la cathédrale Sainte-Marie-de-l’Assomption était le seul édifice
suffisamment spacieux pour accueillir une œuvre de cette dimension. Ce grand
tableau demeure un mystère irritant de l’histoire de l’art et nous le
reproduisons ici en souhaitant provoquer des réactions de la part de spécialistes
italiens. En effet, malgré ses dimensions gigantesques – il est pourtant
mutilé sur le côté droit – et le fait qu’il s’agisse d’un grand
chef-d’œuvre, son identité n’est pas parfaitement établie et il est
incroyable qu’un tableau aussi ambitieux n’ait pas fait l’objet de
commentaires, dès le xviie
siècle. Le sujet pourrait presque faire penser à une commande locale, tant il
paraît adapté au lieu, à cette église de citadelle, forteresse mériméenne
surplombant une mer qu’autrefois sillonnaient les galères barbaresques. Or Lépante
fut célébrée dans toute l’Europe et, en particulier, dans tout le bassin méditerranéen,
par des peintures, des ex-votos ou des fondations commémorant l’événement ;
on ne peut donc rien préjuger de la présence d’une telle œuvre dans l’église,
ni de sa localisation originelle. Déjà baroque de conception, mais présentant
aussi un dessin classique, la composition était traditionnellement donnée au
Bolonais Brizio, sans doute Francesco Brizio (vers 1574-1623)80
plutôt que son fils Filippo (1603-1675), ami de Guido Reni, jusqu’à ce
qu’elle soit réattribuée à Giovanni Paolo Cavagna (1556-1627) par Arnauld
Brejon de Lavergnée, dans les années 1980. Pour séduisante que soit cette
proposition – à cause des traits d’un vigoureux naturalisme soutenu par le
clair-obscur – nous croyons pouvoir avancer trois arguments pour le maintien
du nom de Brizio. D’abord l’art de Cavagna, peintre bergamasque réaliste
influencé par Moroni et par l’art vénitien, ne nous semble pas présenter le
ton académique de la peinture bastiaise, frise majestueuse, symbolique et idéale.
Ensuite, ce nom de Brizio ne « s’invente » pas, selon
l’expression consacrée, et on ne comprend guère comment le patronyme d’un
peintre devenu très obscur aux xviiie
et xixe siècles aurait
pu traverser les siècles sans raison. En outre, certains aspects de la toile de
Bastia ne sont pas étrangers à l’art du Bolonais : talent pour agencer
de vastes compositions aux multiples personnages, tels le Couronnement de la Vierge du Borgo de l’église San Petronio de
Bologne ou la Tabula Cebetis d’une
collection particulière romaine81,
goût pour les grands plis raides cassés et les profils à contre-jour, comme
dans le Baptême des Hébreux convertis
de l’église San Salvatore de Bologne, et enfin, héritées de Ludovic
Carrache, une certaine rondeur et une lumière froide perceptible même sous les
vernis opacifiés. Le troisième et dernier élément qui nous fait pencher pour
Brizio, alors que Malvasia ne dit rien d’une œuvre aussi importante82,
est le fait que la toile puisse provenir de Rome. En effet, F. Frisoni83
n’exclut pas un voyage du peintre dans la Ville éternelle, vers 1610, à peu
près au même moment que ses épigones Lucio Massari et Lionello Spada et à
une époque où les élèves de Carrache obtiennent les commandes les plus
prestigieuses de Rome, ce qui pourrait justifier le silence du chroniqueur
bolonais et l’acquisition du cardinal Fesch. Quoi qu’il en soit, nous
restons là dans le domaine des hypothèses, mais cette toile, qui fait face
dans l’église à un grand chef-d’œuvre de Nicola Tommaso Bertuzzi
(1716-1777)84,
constitue de toutes les façons l’un des fleurons les plus remarquables de
tout le patrimoine baroque de la Corse et c’est peut-être dans les archives
romaines qu’il faudra retrouver son origine.
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9.
Attribué
à Giuseppe Bonito |
La collection Fesch recèle encore bien d’autres surprises et, dans les
collections du musée de Bastia comme dans les églises des environs, des découvertes
et des attributions restent à faire. Nous présentons ici, par exemple, une étonnante
scène de genre, très certainement napolitaine, des Joueurs
de billard85(ill. 9)
que nous proposons de rapprocher de la production de Giuseppe Bonito (1707-1789)86,
précurseur de Gaspare Traversi (vers 1722-1770), son contemporain plus jeune et
protagoniste génial du réalisme populaire européen, au même niveau qu’un
Ceruti ou qu’un Hogarth. La peinture de Bonito est tout à la fois moins fiévreuse
et moins maîtrisée, comme le montre le tableau bastiais, à la composition un
peu confuse, à la perspective légèrement indécise, mais elle séduit par son
coloris chatoyant et par la gaieté bonhomme qui s’en dégage. On peu ainsi
comparer le tableau corse à une Partie de
cartes d’une collection particulière, d’un format proche87,
à l’Atelier du peintre de Naples (museo
nazionale di Capodimonte)88
et à une paire de scènes de genre, le Poète
et la Musicienne d’une collection
particulière89,
trois toiles qui dépeignent les loisirs de la société napolitaine avec le même
pinceau enjoué et la même joie de vivre gouailleuse.
L’inventaire de Bastia n’est pas clos. Plus que jamais, la recension complète des œuvres conduit à des découvertes ; bien comprises, celles-ci remodèlent une part de l’histoire de l’art locale, l’éclairent différemment et par là même, donnent la clef de la lecture des archives, resituent la cité dans un contexte plus large et donnent un sens à son patrimoine. Apparaît alors l’importance du point de vue : plus on est proche du terrain, plus l’image est précise, mais forcément partielle ; plus on s’en éloigne, plus la perception devient globale et juste, mais alors les détails s’estompent et l’étude perd de sa substance. C’est donc bien par un constant va-et-vient entre la collecte et l’analyse, entre l’histoire et les objets, qu’une réalité peut se faire jour et qu’un inventaire peut être dressé, même si celui-ci, par nature, est en continuel devenir. Des toiles italiennes, en Corse depuis toujours (c’est-à-dire en France à partir de 1768), appartenant à la commune de Bastia depuis la loi de séparation des Églises et de l’État (1905)90, sont-elles porteuses d’une valeur identitaire précise pour la ville ? Telle est l’une des questions paradoxales auxquelles peut conduire ce travail. Pour autant, la réponse est indéniablement positive, car l’histoire de l’Europe s’est faite, pendant vingt siècles, de ces échanges et de ces recouvrements, et c’est un trésor pour Bastia que cette collection de tableaux qui en fait si brillamment la démonstration.
Pierre
Curie et Michel-Edouard Nigaglioni
(mis en ligne le
7 octobre 2004)
Notes
1.
M. Tronquart, Le patrimoine religieux
de Lunéville (Images du Patrimoine n° 123), Metz, 1993.
2.
V. Droguet, M.-T. Réau, Tours. Décor
et mobilier des édifices religieux et publics (Cahiers du Patrimoine n° 30),
Orléans, 1993.
3.
F. Arnal, A. Chevalier, Tableaux
religieux du xviie
siècle à Montpellier (Images du Patrimoine n° 122), Montpellier,
1993.
4.
L’étude de J.-P. Maisonnave n’est accessible qu’à travers la base de
données Palissy.
5.
L’île compte 360 communes.
6.
Une collection d’ouvrages consacrée aux diverses églises de Bastia a
ainsi vu le jour. Quatre monographies ont été publiées (L’oratoire de la Conception, 1999 ; Le couvent Sant’ Angelo, 2000 ; L’église Saint-Jean-Baptiste, 2001 ; L’oratoire de Sainte-Croix, 2002) et une cinquième est en préparation
(Le couvent San Francesco). Un
guide touristique et culturel de la ville, destiné à un large public, a également
été publié aux Éditions du Patrimoine (2003).
7.
De mai 1998 à septembre 1999, la Direction du patrimoine de Bastia a réalisé
l'étude exhaustive des 374 pièces d'orfèvrerie conservées dans les églises
de la ville.
8.
Au cours de 1999, l'étude de l’ensemble des divers vêtements liturgiques
et autres pièces textiles conservées dans les églises de la ville a été
précédée par une prospection des fonds d’archives susceptibles de
contenir des mentions pouvant documenter les œuvres (existantes ou
disparues). Un total de 367 pièces de textile a été inventorié.
9.
M.-É. Nigaglioni, L’inventaire du
patrimoine : La Peinture, n°1, Bastia, Direction du Patrimoine,
2003.
10.
Outre les fonds répertoriés, trente-sept manuscrits oubliés, entreposés
dans les greniers des presbytères et dans les placards des sacristies, ont
été étudiés. Ces précieux documents sont des registres de comptes, de
dons, de délibérations des conseils de fabrique, de correspondance, etc.
Le dépouillement systématique de ces manuscrits s’est révélé riche en
renseignements historiques inédits.
11.
De même étymologie que bastille, bastion…
12.
Auparavant dans le village de Vescovato.
13.
Le port pouvait alors accueillir six galères et une vingtaine
d’embarcations plus légères. Le trafic maritime ne cessant
d’augmenter, Bastia devint un important centre d’échanges et de
transit. On importait des tissus, des produits manufacturés, des marbres
italiens ; on exportait du vin, du poisson, du bois, du corail, de
l’huile. Au cours des années 1650, Bastia est la ville la plus peuplée
de l’île ; elle abrite 7000 habitants, soit 5000 pour Terra Vecchia
et 2000 pour Terra Nova. Au début du xviiie
siècle, le chroniqueur Pietro Morati rapporte les aménagements qui
naquirent sous ses yeux, dans le secteur de La Punta : « les
magasins, y compris les boutiques de comestibles sont au nombre de quatre
cents. Bastia est ainsi devenue un lieu de trafic terrestre et maritime, eu
égard aux bateaux qui abordent dans son port. C’est à bon droit
qu’elle tient la première place parmi toutes les autres villes et localités
de l’île » (Prattica
manuale, manuscrit rédigé entre 1702 et 1720, publié dans le Bulletin
de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, n°
54-57, Bastia, imprimerie et librairie Ollagnier, 1885, p. 77,
traduction des auteurs).
14.
Notamment dans le domaine patrimonial : son paysage urbain préservé,
ses églises, ses remparts, son musée, sa bibliothèque, son théâtre lui
ont permis de se voir décerner le label de « Ville d’Art et d’Histoire »
en février 2000.
15.
Les jésuites (couvent Sant’ Ignazio), les missionnaires lazaristes
(couvent San Vincenzo de’ Paoli), les servites de Marie (San Giuseppe),
les franciscains observants (San Francesco), les capucins (Sant’ Antonio
di Padova), les franciscains réformés (Sant’ Angelo).
16.
Les clarisses (Santa Chiara), les ursulines (Sant’ Orsola), les tertiaires
franciscaines ou bighine (Santa
Elisabeta), et les annonciades célestes ou turchine (Santissima Annunziata).
17.
Bastia rayonne alors sur la Corse : elle s’impose très vite comme un
modèle de référence pour l’ensemble des communautés de l’île, tant
urbaines que rurales. Ainsi, les décorateurs des églises baroques corses
ont volontiers copié les tableaux, les sculptures et les éléments de
l’ornement des édifices bastiais. Soulignons d’autre part que les
artistes et les artisans qui ont fait leurs preuves dans les églises de la
ville ont été constamment sollicités par les communes de l’intérieur.
Ils vont y diffuser abondamment leurs productions et leurs modèles.
18.
Citons à titre d’exemples la chapelle San Pietro et Sant’ Andrea au
couvent San Francesco, entretenue par la corporation des pêcheurs, la
chapelle San Crispino au couvent Sant’ Angelo, appartenant à la
corporation des cordonniers, la chapelle Santa Barbara au couvent San
Giuseppe, à la corporation des bombardiers, etc
19.
Plus près de notre époque, on déplore la destruction du décor et des œuvres
de l’oratoire de la confrérie de la Miséricorde, transformé en cinéma
en 1955.
20.
Sa carrière fut longue et productive et son mariage avec une Bastiaise le
dissuada définitivement de rentrer dans sa patrie d’origine. Après le décès
de son épouse, en 1661, il se fit ordonner prêtre et resta dans les ordres
pendant dix années, tout en continuant d’exercer activement son métier
de peintre. En 1672, à l’âge de 45 ou 55 ans, il renonça finalement à
la prêtrise, obtint le grade de lieutenant dans la milice bastiaise et épousa
une cousine de sa première femme, avec laquelle il eut quatre enfants dans
les années qui suivirent ; il mourut en 1681.
21.
Il épousa, à Nice, une Française du nom de Françoise Vernet (Joseph
Vernet avait été l’élève de Lucatelli père)
22.
Sur l’autre fils et assistant de l’artiste, Orazio, beaucoup plus connu
qu’Ottavio, voir L. Magnani, Luca
Cambiaso da Genova all’Escorial, Gênes, Sagep, 1995.
23.
À propos de l’activité d’Ottavio Cambiaso en Corse, voir M.-É.
Nigaglioni, « La peinture religieuse corse entre 1620 et 1821 :
le souffle du Baroque », Corsica
Christiana, 2000 ans de christianisme en Corse, cat. exp., Corte, Musée
de la Corse, 2001, pp. 182-184.
24.
Bastia, Archives départementales de la Corse-du-Sud, fonds du Civile Governatore, liasse 226, document du 5 novembre1615 :
procès intenté par le Magnifico
Sebastiano Spinola à Ottavio Cambiaso, pour le paiement du loyer d'une
maison et de la location d'un matelas ; liasse 234, document du 27
septembre 1617, notification au noble Giovanpaolo Bargone, créancier du
noble Ottavio Cambiaso, de la nouvelle caution fournie par celui-ci par le
capitaine Galiano Doria ; liasse 235, document du 13 septembre 1617,
mandement contre Ottavio Cambiaso, pour lequel le Magnifico Giovanbattista
Baliano avait fourni caution envers le noble Giovanpolo Bargone.
25.
En décembre 1621, le vicaire du diocèse
chercha à leur interdire d’entretenir toutes relations et, invoquant le
salut de son âme, il ordonna par écrit à « Messire Ottavio
Cambiaso, peintre » de se séparer de sa concubine. Le vicaire
commanda à Ottavio de s’abstenir de quelque pratique que ce fût avec
elle, ainsi que de toute conversation, tant de jour que de nuit, sous peine
d’excommunication et de 100 lires d’amende (Bastia,
Archives départementales de la Haute-Corse, fonds du Vicaire général de
l'évêché de Mariana et Accia, 3 G 5 / 113, document du 22 décembre
1621). Rien n’y fit, ni l’évêque en personne, Monseigneur
Geronimo dal Pozzo, ni la menace des foudres de l’enfer ne réussirent à
séparer Ottavio de Tomasina.
26.
À la lecture de ce document émouvant, reproduit en fin d’article, on
apprend beaucoup sur le peintre et sur le fardeau que constituèrent pour
lui certains secrets de famille. À travers ce texte, dicté par un mourant,
on ressent parfaitement le malaise qui entoure
l’épisode de son départ de Gênes, un départ précipité, forcé et
sans espoir de retour. Les circonstances en resteront toujours mystérieuses
car Ottavio Cambiaso manifesta le souhait d’en emporter le secret dans sa
tombe.
27.
Ce tableau n’est pas signé, mais il a pu être daté avec précision et
attribué à Tommaso Maria Conca, grâce au reçu du peintre conservé chez
les descendants du commanditaire, et non à son oncle Sebastiano Conca, à
qui il est donné trop hâtivement par P. Curie, « Remarques sur la
peinture italienne du xviiie
siècle dans les églises de France », Settecento.
Le siècle de Tiepolo. Peintures italiennes du xviiie
siècle exposées dans les collections publiques françaises, cat. exp.,
Lyon, Musée des Beaux-Arts ; Lille, Palais des Beaux-Arts, 2000-2001,
RMN, 2000, p. 52-64.
28.
L’autel qui se trouve aujourd’hui en avant du retable a été totalement
refait en 1763, dans le goût gracieux du xviiie
siècle. L’inscription « RENOVATUM MDCCLXIII » est gravée sur
la quatrième et dernière marche de l’estrade du maître-autel. Élégamment
galbée, la table est en marbre blanc richement sculpté et incrusté de
marbres polychromes. Les gradins incurvés se terminent en courbes,
contre-courbes, volutes et têtes d’angelots. En 1804-1805, les confrères
consacrèrent 973 francs et 18 sous à la restauration et à
l’embellissement de l’autel. Sur cette somme, 564 francs furent donnés
à un marbrier du nom de Pancetta pour la fourniture de marbres Mention
rapportée dans un livre de comptes manuscrit (Libro
de’Signori Priori pro tempore della Venerabile Confraternità della
Santissima Concezione di Bastia) conservé dans la sacristie de l’église
paroissiale Saint-Jean-Baptiste. C’est vraisemblablement à cette occasion
que l’ensemble fut démonté et remonté avec une surélévation de 2,18 m
par rapport au niveau du sol. Cette opération, qui nécessita
l’adjonction d’un soubassement plaqué de marbre blanc, permet de voir
l’intégralité des marbres du retable de 1624, alors qu’auparavant
ceux-ci étaient en partie cachés par l’autel de 1763.
29.
Giovanni Banchero, Annales,
manuscrit rédigé entre 1652 et 1660, publié dans le Bulletin de la Société des
Sciences Historiques et Naturelles de la Corse, n° 59-60, Bastia,
imprimerie et librairie Ollagnier, 1885, p. 266.
30.
Environ 380 x 200 cm. Archives Nationales, F21/0167, dossier 11
– série artistes. Léon Olivié (Narbonne, 1833-Étretat, 1901) fut l’élève
de Cogniet et de Coedes. Il débuta au Salon en 1859 avec des portraits et
des sujets de genre. On peut voir des œuvres de lui dans les musées d’Aix,
d’Angoulême et de Langres.
31.
L’œuvre de Murillo était entrée dans les collections du musée du
Louvre en 1852. Échangée avec l’Espagne en 1941, elle est actuellement
exposée au Prado à Madrid.
32.
Registro per servire alla reddizione
di conti dei Signori Priori della Confraternità della Santissima Concezione
di Bastia (1840-1874), trad. M.-É. Nigaglioni. La copie de l’Assomption
de Murillo a été vraisemblablement mise en place en juin 1872, car le
manuscrit n° 3 note à cette date : « Pagato per uomini, per
piazzare il nuovo quadro della Vergine, 1,20 franchi ».
33.
Luigi Tuticci (Livourne, 1824-Bastia, 1919), peintre toscan actif en Corse
à partir de 1849.
34.
Mention rapportée dans un manuscrit conservé dans la sacristie de l’église
paroissiale Saint-Jean-Baptiste,
Registre du Caissier de la Confrérie de L’Immaculée Conception de Bastia
(1878-1896).
35.
Le Petit Bastiais, vendredi 9 juin
1905.
36.
P.-M. Novellini, Catalogue des œuvres
remarquables de peinture, sculpture, etc., qui existent dans les églises et
autres mouments publics, ainsi que dans les maisons particulières de la
Corse, Bastia, 1911, p 23.
37.
Avec le traumatisme et la grande désorganisation que subit la société
corse durant la guerre de 1914-1918, on peut avancer une hypothèse :
le tableau a peut-être été envoyé en restauration hors de l’île, à
Paris, à Florence ou ailleurs, peu avant la guerre. À la fin des hostilités,
un temps très long s’étant écoulé, les nouveaux administrateurs de la
confrérie (changés chaque année) ont pu oublier de réclamer le retour du
tableau ou de payer le restaurateur. Celui-ci, en représailles, a-t-il décidé
de ne pas rendre l’œuvre ? Est-il mort dans les combats ?
38.
À ce propos, voir M.-É. Nigaglioni, « La peinture bastiaise baroque :
modèles et copies », Études
Corses, n° 50-51, Ajaccio, La Marge Édition, 1998, pp. 117-118.
39.
G. Banchero, op. cit., 1885, p. 264.
40.
Notons que Giovanni Bilivert, né à Florence, était le fils de Jacques
Bilivert, un orfèvre d’origine flamande, ce qui explique son patronyme
aux consonances inhabituelles en Italie.
41.
R. Contini, Bilivert, saggi di
ricostruzione, Florence, Sansoni, 1985. Du même auteur, voir aussi la
notice Bilivert du Saur Allgemeines Künstlerlexikon,
vol. 11, Munich, Leipzig, 1995, p. 25-27 (tableau cité p. 26).
42.
P. Bigongiari, Il Seicento Fiorentino,
la première édition (Milan, Rizzoli, 1975) n’en parle pas, mais la deuxième
édition (Florence, Sansoni, 1982) évoque le tableau bastiais, pp. 97-98 ;
voir aussi P. Bigongiari, « Bilivert e l’energia affabulante del
segno, e altre riflessioni sulla pittura fiorentina del primo seicento »,
Paradigma, 1982, n° 4, pp. 85-110.
43.
G. Cantinelli, Repertorio della
Pittura fiorentina del Seicento, Florence, Opus Libri, 1983.
44.
R. Contini, op. cit., voir p. 100,
n° 34, repr. pl. 94c.
45.
J.-M. Olivesi, « Le décor de l’oratoire Sainte-Croix de Bastia »,
Bulletin de la Société des Sciences
Historiques et Naturelles de la Corse, n° 652 (4e colloque d’histoire et d’archéologie de Bastia, 1986),
1987, pp. 149-168.
46.
Prato, palazzo pretorio, galleria communale.
47.
Bastia, Archives départementales de la Haute-Corse, registre de Gio Lucca
Pellegrini notaire à Bastia, 3E8/24, f° 58 v°, acte du 8 janvier 1642.
48.
L’activité de Battista Gorgo est attestée à Bastia de 1641 à 1660. Il
est l’auteur du meuble placé à l’arrière du maître-autel de la cathédrale.
49.
Le maître menuisier reçut la somme de 36 lires pour son travail.
50.
Cinquante ans après la commande du tableau, on fit entièrement refaire le
maître-autel de la confrérie, qui jusqu’alors devait être en maçonnerie
enduite de stuc peint. On fit installer un monumental autel-retable de
marbre sculpté, incrusté de marbres polychromes dont il ne reste
aujourd’hui que le grand retable architecturé à fronton interrompu, et
dont les colonnes monolithes sont en marbre portor noir veiné de jaune. Un
document d’archives le date de 1683 et indique le maestro
Bicchierai, marbrier originaire de Livourne, comme son auteur. Document
découvert par J.-C. Liccia, mentionné dans Oratoire
Sainte-Croix, une visite guidée, Bastia, Direction du patrimoine, 2002,
p. 31. Au début du xviiie
siècle, l’autel et ses gradins furent somptueusement refaits dans le
style baroque de cette époque. D’après leur esthétique et leur
structure, on peut déduire qu’ils ont sans doute été commandés en
Italie, à un atelier romain ou génois. L’ensemble est en marbre blanc
incrusté de diapre, marbre rouge orangé de Sicile, de brèche violacée de
Seravezza, de Bardiglio gris bleuté, de vert des Alpes, de portor noir, de
vert de Polcevera, de jaune de Sienne et de rouge de Levanto. Afin de ne pas
être masqué par la table d’autel installée du xviiie
siècle, le retable de 1683 a été démonté et remonté plus haut, grâce
à l’adjonction d’un haut soubassement plaqué de marbre noir. C’est
sans doute en 1802 que ce remontage a été effectué : l’inscription
« Renovatum A(nno) D(omini) MDCCCII » est gravée sur une marche
de l’estrade et le livre de comptes de la confrérie enregistre une forte
somme dépensée à cet effet.
51.
Environ 400 x 234 cm.
52.
À ce propos, voir M.-É. Nigaglioni, article cité, 1998, pp. 118-121.
53.
G. Banchero, op. cit., 1885, p. 266.
54.
J.-M. Olivesi, article cité, 1987.
55.
M.-É. Nigaglioni, article cité, 1998, p. 118.
56.
R. Contini, op. cit., pp. 103-104,
n° 39, repr. pl. 53.
57.
Mentionné par M. Dinelli-Graziani, Les
peintures des églises de Bastia, mémoire de D.E.A., Université de
Paris I, 1996.
58.
Bastia, Archives départementales de la Haute-Corse, registre de Giuseppe
Pellegrini, notaire à Bastia, 3E8/12, f° 28 v°.
59.
Un document, conservé dans les archives des gouverneurs génois, nous
renseigne sur le retable de marbre qui sert aujourd’hui de précieux écrin
au tableau de Bilivert. Il s’agit de l’assignation en justice des représentants
de la confrérie, le 3 décembre 1693, par le marbrier Domenico Saporito qui
ne parvenait pas à obtenir l’entier paiement du maître-autel qu’il
venait de réaliser à leur demande (Ajaccio, Archives départementale de la
Corse-du-Sud, fonds du Civile
Governatore, liasse 541, document du 3 décembre 1693). Domenico
Saporito (1655-1741) était un marbrier génois établi à Bastia dans le
courant des années 1690. Il réalisa en Corse des œuvres imposantes, tel
que le maître-autel de l’église Sainte-Julie de Nonza. Ce maître-autel
provient de l’ancien couvent franciscain de Nonza, désaffecté sous la Révolution
et aujourd’hui ruiné. On doit à Saporito, en Ligurie, le maître-autel
de l’église de Sassello datant de 1689 (communication de M. Bartoletti,
Soprintendenza per i Beni Artistici e Storici della Liguria). En 1798,
l’autel et les gradins de 1693 ont été entièrement refaits selon la
nouvelle mode. L’autel actuel, en marbre blanc incrusté de marbres de
couleur, porte la date de 1798 gravée sur son soubassement. Son style
s’inscrit encore dans l’esthétique du xviiie
siècle, mais la rigidité des gradins et le tabernacle flanqué de
colonnettes cannelées à l’antique annoncent déjà l’art du xixe
siècle. Quant au grand retable architectural de Domenico Saporito, doté de
deux colonnes monolites, il a été démonté et remonté plus haut, afin de
n’être pas caché par la nouvelle table d’autel, comme c’est encore
le cas à l’oratoire de la Conception.
60.
Bastia, Archives départementales de la Haute-Corse, registres de Angelo
Maria Belgodere, notaire à Bastia, 3E8/67, 3E8/68 et 3E8/69. Ces documents
et ces travaux sont mentionnés par C. Paoli, Le
décor de stuc des églises du Cap Corse, du xviie
et xviiie siècle,
Corte, université de Corse, mémoire de D.E.A., 1995, pp. 111-113.
Notons que les autels de stuc n’existent plus, car ils ont été détruits
à la fin du xixe siècle
afin d’être remplacés par des autels de marbre.
61.
Le tableau du Rosaire fut identifié un temps comme une « œuvre
tardive de Lorenzo De Ferrari (1680-1744) ». Cette attribution doit être
bien évidemment abandonnée, puisque parmi les diverses copies que nous
avons pu répertorier, il en est une qui porte la date de 1699 (elle se
trouve dans église du couvent de Morosaglia), par ailleurs, on le verra
plus loin, un document atteste que le tableau est arrivé à Bastia en 1679,
à cette époque Lorenzo De Ferrari n’était pas encore né. A ce propos,
voir M.-É. Nigaglioni, article cité, 1998, p. 111.
62
Ces attributions ont été confirmées par A. Toncini Cabella (Soprintendenza
per i Beni Artistici e Storici della Liguria), spécialiste des peintres de
la famille Piola.
63.
Ajaccio, Archives départementales de la Corse-du-Sud, fonds du Civile
Governatore, liasse 483, document du 2 juin 1679.
64.
M.-É. Nigaglioni, article cité, 1998, pp. 111-116.
65.
Attribution proposée en 1994 et publiée par M-É Nigaglioni ,
« Les peintres en Corse au xviie
siècle », Cahiers Corsica, n° 172-175,
Bastia, F.A.G.E.C., 1997 pp. 53-54, ill. p. 49.
66.
Le relevé de l’inscription transmise par M. Allegrini est : « GIUSEPPE
LADARACCO F. 1859 ». Le mauvais état de la couche picturale explique
la lecture erronée de la lettre B et de la date. Mais s’agit-il d’une
inscription apocryphe ou d’une signature retouchée ?
67.
J. Thuillier, « Les tableaux du Cardinal-oncle », L’œil,
octobre 1957, pp. 33-42 ; D. Thiébaut, Ajaccio, Musée Fesch, les primitifs italiens, Paris, RMN, 1987, pp. 5-43 ;
M.-D. Roche, le musée Fesch d’Ajaccio,
Ajaccio, éd. Dia, 1993.
68.
M. Dinelli-Graziani, « Les peintures de la collection Fesch à Bastia »,
Bulletin de l’Association des
historiens de l’art italien, 2002-203, n° 9, pp. 110-120.
Profitons de cette opportunité pour reproduire ici, en couleur, un beau
tableau publié par Marylène Dinelli-Graziani dans cet article, le Achille
reconnu parmi les filles de Lycomède (ill. 10 ; Huile sur toile,
216 x 292 cm).
|
10.
Pietro Paolini |
69.
Identifiés et publiés dès les années 1970 par L. Dania, « Alcuni
dipinti inediti di Corrado Giaquinto », Antichità
viva, 1975, n° 5, p. 13 et P. Violette, « La décoration
de l’église Saint-Nicolas-des-Lorrains (1623-1870) », Les fondations nationales dans la Rome pontificale. Collection de l’École
française de Rome, n° 52, Rome, 1981, pp. 487-539.
70.
Musée de Bastia, inv. M.E.C.56.13.199.
[71.
« LAVI. FA », signature révélée lors d’une restauration en
1987.
72.
Voir M. T. Cantaro, Lavinia Fontana
bolognese, « pittora singolare », Milan, Rome, Jandi Sapi,
1989 ; C. P. Murphy, Lavinia
Fontana. A Painter and her Patrons in Sixteenth-century Bologna,
New Haven, Londres, Yale University Press, 2003.
73.
Le tableau autrefois attribué à Lavinia, acheté par le Musée national
des femmes artistes de Washington (National Museum of Women in the Arts),
est généralement rendu aujourd’hui à Jacopo Zucchi.
74.
Les musées des Beaux-Arts de Bordeaux (Le
sénateur Orsini), Rouen (Isabella
Reini en Vénus), de Besançon (Portrait
de femme) ou de Blois (Tognina
Gonzales).
75.
Nous pensons par exemple aux deux petits tableaux du Christ mort avec les symboles de la Passion (El Paso, Museum of Art
[Kress collection] et Winter Park, Rollins College, Cornell Fine Arts
Museum).
76.
Huile sur toile, 190 X 120 cm.
77.
Huile sur toile, 180 x 114 cm. Voir Andrea
Lili nella pittura delle Marche tra Cinquecento e Seicento, cat. exp.,
Ancona, 1985, p. 160-161, n° 46 [notice par R. M. Valazzi].
78.
Voir la série de Saintes
qu’elle peint, vers 1611-1614, pour Santa Maria della Pace à Rome, d’un
format cependant plus modeste (140 x 73 cm) que le tableau de Bastia ;
voir M. T. Cantaro, op. cit., n° 101,
pp. 216-217.
79.
Huile sur toile, environ 250 x 460 cm. ; classée au titre des
Monuments historiques le 22 juillet 1959. Voir M.-É. Nigaglioni, op. cit., 2003, p. 11 et M. Dinelli-Graziani, article cité,
2002-2003, p. 114.
80.
Sur l’artiste, voir F. Frisoni, « Per Francesco Brizio », Paragone,
1977, n° 323, pp. 72-84 ; H. Hermann-Atorino, Francesco
Brizio, Bologna ca. 1574-1623, Worms, Wernersche Verlagsgesellschaft,
1989 ; C. Whitfield, « Francesco Brizio : prospetti paesaggi »,
[Bologne], Accademia Clementina. Atti
e memorie, 1998-1999, n° 38-39,
pp. 5-30 ; A. Broggi : « Francesco Brizio : il
“paesare di penna” e altre cose », Studi di storia del Arte, 1993, n° 4, pp. 85-127.
81.
Immense tableau de 570 x 750 cm peint pour le palazzo Angelleli de Bologne
entre 1618 et 1623, voir H. Hermann-Atorino, op. cit., n° G10, pp. 153-154.
82.
C. C. Malvasia, « Di Francesco Brizio e di Filippo suo figliuolo,
Domenico degli Ambrogi e Giacinto Campana, suoi discepoli ed altri », Felsina
pittrice. Vite di pittori bolognesi, Bologne, 1678 (rééd. 1841), t. 1,
p. 379-387.
83.
F. Frisoni, article cité, p