Retour sur l'exposition Bossuet, suite : du nouveau pour Prévost et Licherie (par Sylvain Kerspern)
Récemment, j'évoquais ici les suites de
l'exposition Bossuet sous l'angle des problèmes d'attribution. Deux éléments
nouveaux m'amènent à reprendre le dossier concernant Prévost et Stella, et à
rouvrir celui de Licherie.
Décidément,
ce Stella nous échappe...
Le premier
point concerne le partage entre Stella et Prévost à propos du petit groupe que
j'ai réuni autour de leurs deux noms. En compulsant le dossier Prévost de
l'irremplaçable documentation des peintures du Louvre, j'ai retrouvé la reproduction
d'une estampe qui
m'avait échappée, provenant du fond Prévost de
la Bibliothèque Nationale : une Judith et sa servante tenant la tête
d'Holopherne (ill. 1) tout à fait semblable au tondo de notre petit
groupe (ill. 2), sinon
qu'elle se déployait en sens inverse, et sur un format carré.
Les
variantes en sont limitées et semblent, de prime abord, impliquées par le
format, comme on peut le voir dans la reproduction inversant la gravure. Outre
l'ajout d'un corset à motif ornemental, l'épée est plus droite, le drapé
tombant sur la main qui la tient retenu plus en arrière dans l'ombre, et la
main gauche de la servante se retourne pour tenir le sac, arrêtant le dernier
élément pouvant ouvrir sur l'extérieur au niveau du cadre circulaire. Mais
l'essentiel est ailleurs et découle d'une réorientation d'ordre psychologique.
La
gravure présente Judith comme figure exemplaire, détachée du temps et de
l'action qu'elle vient d'accomplir, le regard vague et dans ses pensées, détourné
de celui du spectateur. Sa servante semble avoir interrompu son geste « ouvert »
pour la regarder comme à la dérobée, en retrait. L'artiste en fait le relais
du spectateur, qui peut lire en elle les sentiments qu'inspire l'héroïsme de
la jeune femme. En comparaison avec le tableau, elle semble respectueuse et entièrement
soumise à Judith, admirative voire craintive.
Le tondo, en lui donnant plus de place (on voit entièrement le
bras qui tient la tête d'Holopherne), et surtout en suggérant un échange de
regard entre les deux femmes, introduit une complicité, propose un commentaire
muet sur l'acte qui vient d'être accompli. La main retournée de la servante
intériorise le sens, le geste se faisant plus distrait tandis que son visage
semble soutenir d'un sourire esquissé sa maîtresse. Les sentiments inspirés
au spectateur sont plus ambigus, moins tranchés, s'appuyant sur l'échange muet
entre les deux femmes, et les pensées vraisemblables qu'il suppose. Le peintre
cherche plus à suggérer un thème
et ses implications qu'à imposer une leçon limpide.
Les liens formels entre les deux versions sont si forts qu'il faut
certainement les relier dans un même processus créatif - avec d'autant plus de
conviction que la version du thème par Prévost supposée provenir de
Richelieu, exposée à Orléans en 2000, est d'un esprit très différent,
beaucoup plus désinvolte ; laquelle s'écarte encore de la version du thème du
Musée des Beaux-Arts de Tours, attribution1
vraisemblable... On peut donc penser que l'estampe reproduit une première
pensée dessinée pour la composition peinte, ambitieuse réalisation
susceptible de soutenir sa réputation.
C'est
sans doute Georges Duplessis qui a réuni cette pièce, à la Bibliothèque
Nationale, à l'œuvre de Prévost (sous la cote AA1), notamment aux six
eaux-fortes que Marolles lui attribue en 1666 sans les préciser, mais qui
doivent être les variations sur l'association femme et enfant, sacrée ou
profane, dont Jacques Thuillier a reproduit quatre exemples dans le catalogue de
l'exposition consacrée à Jacques Blanchard en 1998 (p. 320). Quoiqu'il en
soit, devant un tel faisceau d'indices, c'est bien à Prévost qu'il faut rendre
cette belle composition, et avec elle, vraisemblablement, le Moïse et la
Thomyris de Troyes. Fait notable, qu'il faudra sans doute expliquer, ces
trois peintures auraient pu décorer le château de Richelieu puisque les
sources y désignent semblables iconographies.
Après
coup, il est évident que j'aurais dû être plus sensible à certains aspects
"alarmants" de la Judith, hâtivement écartés : la lourdeur
des traits d'Holopherne, peu gracieux, que la gravure confirme plus ou moins et
que je prenais pour une conséquence de l'état du tableau (que je n'ai jamais
vu directement, faut-il le préciser); ou le déploiement un peu systématique
et sans profondeur du drapé, par exemple. Par comparaison, puisque la ligne de
démarcation des styles peut désormais être établie, Stella demeure plus
froid, décidément plus maîtrisé, et son métier très fini, quelque
soit le format. Si son œuvre répertorié perd quelques numéros, il gagne en
cohérence et, au bout du compte, en singularité.
On
m'accordera, néanmoins, je pense, que les éléments de rapprochements avec
l'art de Stella sont bien réels, et qu'ils posent question : le projet
Richelieu devant faire le point sur l'œuvre de Prévost, cette problématique y
trouvera un cadre naturel. Quant au Lyonnais, en dehors de la Libéralité de
Titus et d'un petit panneau sur bois évoquant un épisode de l'histoire du
Cardinal, passé sur le marché de l'art parisien et attribué par Jean-Claude
Boyer à Stella (idée prometteuse mais qui reste à défendre), il ne reste
rien pour témoigner de son l'œuvre pour les demeures du ministre de Louis XIII...
De
Prévost à ... Licherie
C'est
par un rapprochement de composition et une parenté de sujet avec le Moïse
foulant aux pieds la couronne de Pharaon que M. Gui Rochat a signalé à
Didier Rykner (qui m'a transmis l'information) un tableau (ill. 3) passé en vente à New
York (Christie's Housesale, 5 octobre 2004, lot 5) ainsi décrit : « Follower
of Jean Boucher, Joseph interpreting Pharoah's dream, oil on canvas; 173.4 x
149.9 cm ». Ce n'est pas plus à Prévost, Stella ou à un hypothétique
suiveur de Jean Boucher (hors Pierre Mignard, on ne connaît guère d'élève
remarquable au maître de Bourges) mais plutôt dans l'entourage d'un Le Brun
qu'il faut chercher l'identité de l'auteur.
3. Ici attribué à Louis
Licherie |
4. Louis Licherie |
Parmi
eux figure Louis Licherie, présent à Meaux par une composition, hélas! usée
par le temps, provenant du décor de la maison des champs du greffier Philippe
Jacques à Vitry et conservée dans les collections municipales de Villemomble (ill.
4).
C'est à lui que j'ai immédiatement pensé : la palette très riche et saturée,
l'importance des roses, notamment, se retrouve dans son morceau de réception à
l'Académie (David et Abigaïl, Paris, ENSBA), ainsi que le profil de
l'enfant, l'attitude démonstrative du dignitaire à gauche (donnée à David)
ou le drapé antiquisant mais un peu mou (compromis entre les solutions de Le
Brun et de Louis Boullogne, son premier maître).
Le
modello pour le retable des Invalides (Saint Louis soignant les pestiférés au camp de Tunis,
Rouen, Musée des Beaux-Arts, ill. 5), présente également un profil d'enfant en
arabesque comparable, une gamme colorée proche, et un personnage au front buté voisin de celui qui semble introduire le jeune garçon dans la composition passée chez
Christie's. Ces peintures ont encore en commun le goût pour le contraste entre
des zones de lumières fortes et des ombres profondes, cachant volontiers
certaines expressions, que l'on perçoit aussi dans le Cyrus enfant confié
par Harpage au bouvier Mitradatés. Dans ce dernier, on retrouve le curieux
détail de l'enfant portant son index à la bouche.
|
5. Louis Licherie |
Les
témoignages peints de Licherie n'étant pas nombreux (voir tout de même
le
site de la RMN), le
rapprochement devait être poursuivi en abordant le thème, dont
l'identification faite lors de la vente n'était pas plus convaincante que celle
de l'auteur présumé. La clé me semblait dans ce personnage à l'épaule dégagé
présentant l'enfant, semblable au bouvier dans le tableau associé à Bossuet,
tranchant sur les vêtements antiquisants et recherchés de tous les autres
personnages. Il fallait reprendre Hérodote - en espérant que l'élucidation du
thème puisse ainsi donner un argument majeur pour l'attribution à Licherie.
La
toile vendue chez Christie's représente le moment où Astyage apprend qu'il a
été trompé, Cyrus étant toujours vivant (I, 114). Celui-ci, âgé de dix
ans, participe à un jeu qui lui fait tenir le rôle de roi. Dans l'exercice de
cette fonction, il fait sévèrement punir le fils d'Artembarés, homme distingué
de la cour mède, qui va s'en plaindre à son père, lequel, furieux, en demande
immédiatement réparation à Astyage.
L'artiste
a peint ce dernier au milieu, face au spectateur et plongé dans la perplexité
devant l'interpellation d'Artembarés, dont les genoux servent de refuge à son
fils. De l'autre côté, le bouvier Mitradatés accompagne et soutient Cyrus. Le
thème est si rare que je n'en ai pas trouvé d'autre exemple peint ou dessiné;
en revanche, il s'imposait dans un cycle sur la vie de Cyrus tel que celui
commandé par le greffier Jacques.
J'aurais
aimé pouvoir asseoir mon raisonnement sur des documents d'archives (puisque l'étude
notariale du commanditaire est connue) mais aucun marché n'est venu à l'appui,
et l'inventaire après décès, en 1688, de Philippe Jacques, et celui de sa
femme en 1712, n'ont rien livré; il est vrai qu'ils avaient donné leur maison
de Vitry à leur fils aîné de leur vivant...
De
format moindre que son pendant de Villemomble (mais il pourrait avoir été coupé,
surtout dans la partie supérieure),
très repeint selon Gui Rochat, il semble nettement moins ravagé par le
temps. Le souci du détail d'un artiste qui fut professeur aux Gobelins grâce
au soutien de Le Brun se perçoit dans les costumes autant que dans les tapis.
Ce
qui restait au décès de Philippe Jacques dans le cabinet du domicile parisien,
bustes en marbre des douze empereurs, médaille, bronze de gladiateurs et
d'animaux, porcelaines, etc., montre des références recherchées dans
l'histoire ancienne, suggérant bien l'inscription dans une continuité à l'égard
des modèles mythiques : le décor de Licherie pour Vitry, qui comprenait cinq
autres compositions, s'apparente, de fait, à une actualisation liée aux
occupations auxquelles le greffier Jacques semblait attacher le plus
d'importance, par son implication dans le développement de la Compagnie des
Indes Orientales.
Il
est difficile de préjuger de l'ensemble, mais il semble que Licherie ait adopté
un parti sans grande profondeur en disposant ses personnages au tout premier
plan, grandeur nature. Il cherche manifestement à représenter l'histoire de
Cyrus de plain-pied, comme si elle se déroulait sous les yeux du commanditaire
et de ses hôtes, et devant eux.
Pour
un moment à nouveau riche en passions, il aime associer poses expressives et
personnages en mouvement, ces derniers portant le sens de l'histoire.
L'importance donnée à Harpage et, manifestement, à l'enfance du futur roi des
Perses conduit à se demander s'il n'y avait pas là allusion à une récente
actualité, la minorité difficile de Louis XIV. Qui sait même s'il ne faut pas
voir une volonté « énigmatique » - évocation d'épisodes
contemporains sous le voile d'histoires anciennes - derrière semblables
peintures. Le rideau tombant du tableau exposé à Meaux introduit, en tout cas,
une distance théatrale propre à cet effet de sens à dévoiler...
Le
fait est que, devant la rareté de l'iconographie, la signification s'est révélée
au gré de recherches combinant attributions et identifications des sujets. En
attribuant une nouvelle composition à l'ensemble voulu par Jacques et commandé
à Licherie, de nouvelles perspectives ont pu être proposées quant à la
volonté affichée et aux moyens plastiques mis en œuvre. Ce cas est donc
exemplaire de la complémentarité de ces recherches dans la poursuite du sens
de l'art. L'exposition de Meaux et le précieux relais de La Tribune de l'art
ont permis cette découverte, qui en laisse espérer d'autres.
Sylvain
Kerspern
(mis en ligne le 12 novembre 2004)
1. Cf : Robert Fohr, Tableaux français et italiens du XVIIe siècle. Tours, musée des Beaux-Arts, Richelieu, musée municipal, Azay-le-Ferron, château, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, Paris, 1982.
Lien le premier article de Sylvain Kerspern : Retour sur l'exposition Bossuet, et quelques-unes de ses attributions (mis en ligne le 4 octobre 2004)
P.S. Sylvain Kerspern est revenu, sur son site Internet, sur la distinction entre Jacques Stella et Nicolas Prévost.
Lien vers l'article sur l'exposition Bossuet
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