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La chapelle Bibesco-Brancovan au cimetière du Père-Lachaise 

   Souvent citée dans les publications qui furent dédiées au cimetière du Père-Lachaise, car elle renferme les restes de l’écrivain Anna de Noailles, née princesse de Brancovan, la chapelle Bibesco-Brancovan (de la 28 ème division, chemin du Dragon), n’a pas fait jusqu’à présent l’objet d’une étude approfondie.

Franz-Xaver Winterhalter - Portrait de Marie Bibesco, née Vacaresco - Italie, collection privée
1. Franz-Xaver Winterhalter (1805-1873)
Portrait de Marie Bibesco, née Vacaresco
Huile sur toile
Italie, collection privée

© D.R.

   Descendant d’une famille de la petite noblesse valaque, Georges-Démètre Bibesco (Târgu-Jiu, 26 avril 18021–Paris, 1 juin 1873)2, fut parmi les premiers Roumains à faire ses études en France, dès 1817. Il obtint une licence de droit en 1824. Dès son retour en Valachie, il occupa plusieurs postes importants sous le règne de Grégoire IV Ghika (1822-1828), puis, en 1834, dans la commission de la rédaction du Règlement Organique, premier essai de Constitution de la Principauté pendant l’occupation russe, de novembre 1829 à avril 1834. En 1825, il épousa Zoé Mavrocordato adoptée Bassaraba-Brancovan, (1805-1892) l’héritière de l’ancienne dynastie régnante de Valachie, dont il eut sept enfants. C’est fut ce mariage qui lui permit une éblouissante et rapide ascension politique. En décembre 1842, il fut élu Prince régnant à vie par le Divan, l’assemblée des Etats de la Principauté. Pendant son règne, il lança une modernisation des villes et des routes de la principauté, initia le projet de construction d’un Théâtre National et d’un jardin public à Bucarest et restaura la tour de Chindia à Târgoviste et le couvent de Tismana. Toutefois, ses réformes politiques restèrent très modérés, par égard pour ses protecteurs russes ; citons quand-même parmi elles son projet de réorganisation de l’enseignement supérieur en langue française au début de l’année 18483. Son divorce d’avec Zoé Mavrocordato-Bassaraba-Brancovan, déclarée folle en 1844, malgré toute l’opposition du Métropolite du pays et du Patriarcat de Constantinople, puis son remariage en août 1845 avec Marie Vacaresco (Bucarest, 1 août 1815-Paris, 27 septembre 1859) (ill. 1), elle-même divorcée de Constantin Ghika, ainsi que la concession des prospections de sous-sol à un entrepreneur russe, Trandafiloff, firent naître une forte opposition à son régime. Il abdiqua le 14 juin 1848 sous la pression des mouvements révolutionnaires de Bucarest, et se retira en Transylvanie, puis à Vienne et à Paris en 1850, où il resta jusqu’à sa mort accidentelle, écrasé par un équipage rue de Rivoli4.
   Il vécut le décès prématuré de sa seconde épouse, le 27 septembre 1859, comme une punition divine aux conditions mouvementées de leur mariage. Cet événement le troubla profondément et l’incita à bâtir une chapelle expiatoire.

Antoine-Martin Garnaud - Chapelle Bibesco-Trancovan - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
2. Antoine-Martin Garnaud (1796-1861)
Chapelle Bibesco-Brancovan
(d'après une carte postale ancienne)
Paris, Cimetière du Père-Lachaise

   Pour élever le monument, le prince Bibesco fit appel à l’architecte Antoine-Martin Garnaud (Paris, 30 novembre 1796-Paris, 19 décembre 1861)5, élève de Antoine-Laurent-Thomas Vaudoyer, et lauréat du Grand Prix de Rome en 1817. A son retour de Rome en 1823, il fut nommé inspecteur de il fut en 1817 lauréat du Grand Prix de Rome. A son retour de Rome en 1823, il fut nommé inspecteur de Jean-Baptiste Lepère et Jacques-Ignace sur le chantier de l’église Saint-Vincent de Paul à Paris. L’architecture religieuse fut son thème central d’étude pendant toute sa vie. En 1856, il publia un Essai sur le caractère à donner aux édifices religieux du 19 ème siècle, et l’année suivante, un très ambitieux volume Etudes d’architecture chrétienne, dans lequel il proposa des projets d’églises, de la plus humble église de village jusqu’à la cathédrale métropolitaine6. Le renouvellement des formes de l’architecture religieuse, afin de les conformer aux besoins de son temps, passe, d’après lui, par l’invention d’un style propre à l’édifice cultuel, qui se fonde sur une histoire des arts, une synthèse des formes « depuis les origines chrétiennes de l’église, c’est à dire à la basilique romaine des premières siècles et sa reprise par Byzance qui donne naissance à l’art roman, jusqu’à sa réactivation par la Renaissance italienne telle que l’ont illustrée nos grands maîtres, les Delorme, Lescot et Ducerceau ». Mais il exclut de son parcours le gothique à « l’élan trop violent et trop hardi ». Il chercha à exprimer, à l’aide des formes, les dogmes fondamentaux de la religion chrétienne, comme la Trinité, le « triangle mystique », traduit par la forme pyramidale, « appliqué à tous nos édifices, depuis l’enceinte qui forme leur base, jusqu’à leur faîte qui se termine soit en flèche aérienne, dans les églises de moindres importances, soit en dôme majestueux dans la cathédrale où des tours jumelles les accompagnent. »
   Il participa assidûment à plusieurs grands concours, pour le tombeau de Napoléon Ier, ou pour des bâtiments prestigieux, comme le Grand-Théâtre de Lyon, la réunion du Louvre aux Tuileries, l’Opéra de Paris, où il obtint le troisième prix (1860), mais peu de ses projets furent construits et ses régulières participations au Salon (1850, 1852, 1855 et 1857) furent assez souvent mal accueillies7. On peut citer de lui cependant : les quatre piédestaux en fonte du pont du Carrousel et plusieurs maisons de rapport à Paris, dans la rue de Rivoli et la rue de Rambuteau. Il construisit aussi, à diverses époques, plusieurs monuments funéraires : une chapelle pour la famille Cabrol à Decazeville (Aveyron), un tombeau pour la famille Héricart de Thury à Thury (Seine-et-Marne), la tombe du sculpteur James Pradier (1790-1852), vers 1857, au cimetière du Père-Lachaise, et la partie architecturale de l’important monument élevé en 1860-1861 à la mémoire du prince Louis-Napoléon Bonaparte, roi de Hollande et père de l’empereur Napoléon III, dans l’église de Saint-Gilles à Saint-Leu-la-Forêt (Val d’Oise)8.

Antoine-Martin Garnaud - Chapelle Bibesco-Trancovan - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
3. Antoine-Martin Garnaud (1796-1861)
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Même si les circonstances exactes de la commande de la chapelle Bibesco à Antoine-Martin Garnaud ne nous sont pas connues, aucun projet dessiné ou contrat de commande n’ayant été retrouvé jusqu’à présent, il est aisé de penser que le prince Georges-Démètre Bibesco avait connaissance de cette dernière œuvre de Garnaud sur laquelle on avait beaucoup écrit dans la presse à l’époque de son inauguration. Dans son article nécrologique consacré à l’architecte, César Daly écrivait que ce fut « son dernier effort9 ». On peut donc situer la construction de la chapelle au cours de l’année 186110.
   Construit en pierre de taille sur un plan circulaire, le monument évoque une église byzantine. On retrouve même des citations du décor sculpté de l’église épiscopale de Curtea de Arges, que Garnaud aurait pu connaître par les photographies de Carol Popp de Sathmari (1812-1887), qui fut aussi peintre de la cour de Géorges-Démètre Bibesco, et qui furent exposées à Paris en 1855. Le monument comprend la chapelle proprement dite, légérement surélevée au dessus du sol naturel (ill 2 et 3), et un caveau, auquel on accède latéralement par une petite porte en tôle ajourée, et où sont placées les sépultures (ill. 4).

Antoine-Martin Garnaud - Chapelle Bibesco-Trancovan, porte du caveau, en tôle ajourée - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
4. Antoine-Martin Garnaud (1796-1861)
Chapelle Bibesco-Brancovan, porte du caveau, en tôle ajourée
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Au-dessus d’une imposante corniche, puis d’un court tambour, s’élève un dôme et une coupole, de forme oblongue à l’extérieur et demi sphérique à l’intérieur. Ces deux coupoles superposées sont percées à leurs sommets d’une douzaine d’étoiles de verre jaune qui diffusent dans la chapelle une douce lumière et participent au programme iconographique. La hauteur totale de l’édifice est d’environ neuf mètres. Son diamètre extérieur est de 4,30 mètres.
   Sur le côté gauche de la chapelle, une seconde sépulture Bibesco, formée d’une simple dalle, est reliée souterrainement au caveau principal par une galerie. Dans le projet initial, le prince Georges-Démètre Bibesco la destinait a être le lieu de sépulture de ses fils11. Même si son désir ne fut pas respecté entièrement, la crypte principale de la chapelle renferme les cendres de plusieurs de ses descendants12 et la petite crypte adjacente celles des descendants d’une branche cadette de la famille, celle de Stefan Bibesco, dont un des descendants, Louis-Philippe Bibesco s’établit en France que dans les années 193013.

Chapelle Bibesco-Trancovan - Décor du pourtour de la porte d'entrée - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
5. Chapelle Bibesco-Brancovan
Décor du pourtour de la porte d'entrée
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   L’enveloppe extérieure est rythmée par une série de fines arcatures, et ornée, dans sa partie supérieure, par une alternance de fleurs et d’étoiles à huit bras. La coupole, d’une richesse raffinée, est constituée d’éléments moulés évoquant des écailles de bois agrémentées de fruits de pavots, que séparent de longues nervures de plomb. Au sommet, une croix de métal jaillit d’une gerbe de feuilles d’acanthe entourée des étoiles vitrées déjà évoquées. Des témoignages anciens attestent que la toiture était initialement rehaussée d’or.
   La façade principale du porche d’entrée est percée d’une porte, originellement en bronze, dont les panneaux étaient décorés des symboles de la Foi et de la Charité.14 Cette porte a été remplacée dans les années 1930 par l’actuelle porte vitrée15. Sur le pourtour de la porte, un chambranle de pierre évoque, par son iconographie, l’Eucharistie et la Résurrection : feuilles de vignes, grappes de raisins et gerbes de blé (ill.5). On retrouve également ce décor sur le pourtour de la porte de l’église de Saint-Leu la Fôret, ce qui laisse à penser qu’il pouvait s’agir de la même équipe de sculpteurs pour les deux édifices. De part et d’autre de la porte, se déploient verticalement deux longues palmes. Au dessus, un imposant fronton sculpté des armes de la famille Bibesco, portées par deux lions. Couronnant le fronton, un aigle en fer, cruciphore et couronné, symbole de la Valachie (ill.6). Pour composer le programme iconographique extérieur, l’architecte n’a conservé, du répertoire funéraire classique, que les éléments symboliques les plus naturalistes, puisant l’essentiel de ses modèles dans la faune et la flore.

Antoine-Martin Garnaud - Chapelle Bibesco-Trancovan, fronton et aigle cruciphore - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
6. Antoine-Martin Garnaud (1796-1861)
Chapelle Bibesco-Brancovan, fronton et aigle cruciphore
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   La commande, pour la décoration intérieure de la chapelle, revient à un autre artiste qui faisait partie, avec Garnaud, de l’équipe qui a réalisé le monument du prince Louis Bonaparte à Saint-Leu-la-Foret16, le peintre Jean-Baptiste-Auguste Leloir (Paris, 1809–Paris, 1892). Surtout connu à l’époque pour ses compositions pour une Bible illustrée, imprimée en de très nombreuses éditions entre 1839 et 1858, Leloir réalisa aussi des décors pour d’autres églises à Paris : Eglise Saint-Jean-Baptiste à Belleville (chapelle Saint-Joseph), Eglise Saint-Séverin (chapelle Saint-Louis, décor partiellement détruit), Saint-Germain-l’Auxerrois et Saint-Merri (fresques à présent détruites). Il dessina aussi pour des vitraux destinés à l’église de la Trinité des cartons qu’il exposa au Salon de 1874. Le thème de la Vierge et des Saintes Femmes, qu’on retrouve dans la chapelle Bibesco du Père Lachaise, semble d’ailleurs l’avoir beaucoup inspiré, car on les retrouve souvent parmi ses œuvres exposées au Salon17.

Auguste Leloir - Ange tenant les Saintes Ecritures - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
7. Auguste Leloir (1809-1892)
Ange tenant les Saintes Ecritures
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun
Auguste Leloir - Ange tenant le calice de l'Eucharistie - Chapelle Bibesco-Trancovan - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
8. Auguste Leloir (1809-1892)
Ange tenant le calice de l'Eucharistie
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

Auguste Leloir - Décor stylisé - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
9. Auguste Leloir (1809-1892)
Décor stylisé
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Ce thème était aussi un point de convergence entre le peintre et l’architecte. Dans ses Etudes d’architecture chrétienne, Garnaud écrivait : «  En France le culte voué à la mère du Sauveur répond à toutes les saintes idées du foyer et de la famille, c’est un hommage de tous les instants rendus aux sentiments les plus sacrés, aux principes conservateurs de sociétés modernes. Patronne des jeunes filles, consolatrice de toutes les mères, espoir de tous les affligés, la Vierge Marie réunit autour d’elle toutes ces douleurs cachées qui ne s’épanchent que dans la retraite, dans le sanctuaire des sanctuaires. Autant nous nous efforçons de donner de la majesté au maître autel et aux autels secondaires, autant nous voulons imprimer un cachet de grâce et de douceur à la décoration de la chapelle de la Vierge. Aux uns, toutes les pompes du christianisme, à l’autre toutes les charmes de la solitude et du recueillement18 »

Auguste Leloir - Tête d'ange - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
10. Auguste Leloir (1809-1892)
Tête d'ange
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   L’entrée de la chapelle est gardée, selon la tradition orthodoxe, confession de Bibesco, par des fresques représentant les deux anges du Jugement Dernier, tenant pour celui de gauche les Saintes Ecritures (ill. 7), et pour celui de droite le calice de l’Eucharistie (ill. 8). L’espace circulaire de la chapelle est divisé en trois grand panneaux séparés par des bandes ornementales à motifs végétaux stylisées, croix et têtes d’anges (ill. 9 et 10).

Auguste Leloir - Marie Bibesco en orante - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
11. Auguste Leloir (1809-1892)
Marie Bibesco en orante
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun
Auguste Leloir - Concert d'anges - Chapelle Bibesco-Trancovan - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
12. Auguste Leloir (1809-1892)
Concert d'anges
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

Auguste Leloir - Marie Bibesco en orante et concert d'ange - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
13. Auguste Leloir (1809-1892)
Marie Bibesco en orante et concert d'ange
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Dans le registre inférieur du panneau de droite, on retrouve le portrait de la princesse Marie Bibesco en orante, dans une loggia dont la seule colonne visible est entourée par du lierre, et le bord décoré par un grand pot contenant un aloès, les deux plantes qui symbolisent le cycle éternel de la mort et de la renaissance, le mythe de l’éternel retour. Au fond, un paysage montagneux, peut-être une évocation du pays d’origine de la princesse. Sa résidence favorite était en effet situé dans les Carpates méridionales, à Comarnic, mais le détail pour le moins étonnant des deux palmiers du fond donne à ce paysage un coté plutôt fantaisiste (ill. 11). Dans le registre supérieur, on retrouve un groupe de trois anges musiciens, très typiques de la création de Leloir (ill 12 et 13).
   Dans le panneau central apparaît une Vierge en gloire, portée par des anges, (ill. 14 et 15) composition qui rappelle celle de St-Leu-la-Forêt.

Auguste Leloir - Vierge en gloire - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
14. Auguste Leloir (1809-1892)
Vierge en gloire
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun
Auguste Leloir - Vierge en gloire - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
15. Auguste Leloir (1809-1892)
Vierge en gloire
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

Auguste Leloir - Sainte Marie-Madeleine - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
16. Auguste Leloir (1809-1892)
Sainte Marie-Madeleine
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Dans le registre inférieur du panneau de gauche, on retrouve Marie-Madeleine pénitente, dans le désert, avec ses attributs, les Ecritures et le crâne de mort (ill. 16), sans doute allusion au pêché provoqué par le double divorce des deux futurs époux, et de leur relation clandestine tant décriée à Bucarest avant le mariage en 1845. Cette fresque donne, en effet, la clé de lecture du programme décoratif de la chapelle, son sens expiatoire. Aux yeux du commanditaire, le prince Georges-Démètre Bibesco, la maladie et la mort furent pour son épouse comme le désert où Marie-Madeleine expia ses péchés. Le registre supérieur du panneau est décoré d’un nouveau groupe de trois anges musiciens. C’est en bas de ce panneau, sur un des livres de Marie Madeleine, que Leloir signa son œuvre (ill. 17).
   Le centre de la coupole, symbole de l’Eglise et de l’ordre divin, et seule partie de style byzantin de la décoration peinte, est dominé par un Jésus-Emmanuel bénissant, entouré par douze étoiles, symboles des apôtres, en verre jaune qui laissent pénétrer le lumière du jour (ill. 18). La partie inférieure de la coupole est divisée en quatre grands panneaux décorés des symboles des Evangélistes, séparés entre-eux par des bandes figurant des anges avec des encensoirs.

Auguste Leloir - Signature en bas de la Sainte Marie-Madeleine - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
17. Auguste Leloir (1809-1892)
Signature en bas de la Sainte Marie-Madeleine
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun
 
Auguste Leloir - Décor de la coupole - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
18. Auguste Leloir (1809-1892)
Décor de la coupole
Peinture murale
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   En dessous du panneau central, qui représente la Vierge en gloire, se trouve un devant d’autel en marbre blanc, de dimensions : 87 x 137 cm, (ill. 19), non signé, qu’on attribuera, par analogie avec le bas-relief du devant d’autel de la chapelle des fonts baptismaux de l’église de Saint-Paul et Saint-Louis de Paris (ill. 20), à Eugène Oudiné (Paris, 3 janvier 1810-Paris, 12 avril 1887)19. Sculpteur et graveur en médailles, élève d’André Galle et de Louis Petitot, Premier Grand-Prix de Rome en médailles en 1831, il réalisa des très nombreuses médailles, ainsi que des sculptures pour le Louvre, les Tuileries, le château de Versailles, l’ancien Hôtel de Ville et les églises de Saint-Gervais et Saint-Protais, Sainte-Clotilde, Saint-Eustache et Saint-Ambroise, toutes situées à Paris. Le bas-relief de la chapelle Bibesco représente deux anges en prière devant le visage de la princesse, et ses attributs, l’aigle cruciphore de la Valachie, la couronne princière fermée, le sceptre, l’épée et un collier de perles20. La composition est identique au devant d’autel de l’église de Saint-Paul et Saint-Louis, seul le décor ornemental Restauration du dernier change en faveur d’un autre plus épuré, en conformité avec la mode des années 1860. Un autre argument en faveur de cette attribution est le modelage en médaille du visage. En haut et en bas du bas-relief se trouvent deux inscriptions : « ICI REPOSE LE PRINCE DE VALACHIE GEORGES D.BIBESCO » et « ICI REPOSE LA PRINCESSE DE VALACHIE MARIE BIBESCO ». L’autel est soutenu par deux colonnes en pierre calcaire, décorées de motifs végétaux stylisés dans le style du XVIIIème siècle valaque (ill.22), qui ne sont sans doute pas l’œuvre du même artiste.

Eugène Oudiné - Devant d'autel  - Chapelle Bibesco-Trancovan, Paris, Cimetière du Père-Lachaise
19. Eugène Oudiné (1810-1887)
Devant d'autel
Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun
 
Eugène Oudiné - Devant d'autel - Paris, église Saint-Paul-Saint-Louis
20. Eugène Oudiné (1810-1887)
Devant d'autel
Paris, église Saint-Paul-Saint-Louis
Photo : Gabriel Badea-Päun
 

   Le sol en marbre blanc et gris Sainte-Anne (ill. 21) est divisé en cinq cercles concentriques, les quatre premiers décorés des éléments géométriques alternants (dents de scie et cercles pleins).
   A l’intérieur du cinquième une croix grecque d’absolution, en marbre gris, contenant un cœur rouge en son centre. Une nouvelle évocation de l’expiation de cet amour qui lia Georges-Démètre Bibesco à Marie Vacaresco.

Sol de la Chapelle Bibesco-Trancovan - Paris, Cimetière du Père-Lachaise
19. Sol de la Chapelle Bibesco-Brancovan
Paris, Cimetière du Père-Lachaise
Photo : Gabriel Badea-Päun

   Dans l’article 6 de son testament21, le prince Georges-Démètre Bibesco léguait comme rente pour l’entretien de la chapelle, d’après l’ancienne coutume roumaine, sa propriété de Cornu (Prahova), qui représentait, d’après son estimation, un quart de sa fortune immobilière22. Elle était affermée en 1869 pour 214 Napoléons ou 4280 francs par an. « Les revenus de cette propriété qui ne pourra jamais être aliénée et dont la destination ne pourra jamais être changée, serviront à entretenir cette chapelle dans le meilleur état. Une fois par an, le 15/27 septembre, jour anniversaire de la mort de Son Altesse la Princesse, il y sera dit, pour le repos de notre âme, un service divin officié par les prêtres de l’Eglise d’Orient, dans le sein de laquelle nous sommes nés, nous avons grandi, nous avons vécu en fidèles jusqu’à notre dernier jour, nous, nos parents et nos ancêtres. L’administration de cette propriété aussi bien que l’emploi de ses revenus, comme il a été spécifié plus haut, incombe entièrement & avec la plus grande autorité à mon fils Nicolas & après lui, en mêmes conditions à ses héritiers, avec l’observance (sic !) du droit de primogéniture, les héritiers mâles ayant toutefois droit de priorité. Mais dans le cas où l’un de ces héritiers se départirait des soins dus à l’entretien de ce monument, tout membre de la famille, aussi bien que l’administration du cimetière sus- mentionné, auront le droit de faire leurs réclamations. » Ces disposions testamentaires furent contestées et la propriété perdit vite le statut voulu par le prince23. Pourtant pour Marthe Bibesco cette chapelle était destinée « à proclamer l’enracinement en terre française de cette race étrangère24. »

   De nos jours le monument présente un état de conservation satisfaisant. Toutefois, les fresques de Leloir sont assez dégradées dans les parties hautes (à partir du premier niveau de la première corniche extérieure), en raison d’infiltrations d’eau dues à une étanchéité déficiente de l’enveloppe externe. Cela résulte sans doute d’un mauvais entretien des chéneaux et de la défectuosité des joints. Dans les parties basses et sous la coupole, les décors sont à peine altérés et présentent encore des couleurs très fraîches.
   Extérieurement, de petits arbustes ont pris racine dans la couverture du porche, et provoqué le descellement d’une des acrotères du fronton et une longue fissure dans le mur latéral droit. Les parties métalliques, chéneaux et décors (la croix et l’aigle cruciphore) sont très oxydées.
   Même si ces désordres ne présentent pas un danger immédiat, ils sont néanmoins préoccupants pour la pérennité du monument, et une restauration dans l’avenir proche est plus que souhaitable.

Gabriel Badea-Päun
gbadeapaun@free.fr
(mis en ligne le 25 août 2006)

Cet article a été publié une première fois dans la Revue roumaine d'histoire de l'art, Série Beaux-Arts, Tomes XLI-XLII, 2004-2005, publiée par l'Académie Roumaine. Cette revue a été créée en 1950.

1. Jusqu’à présent l’historiographie roumaine considérait la date exacte de naissance du Prince vers 1804. N. Iorga, Studii si Documente, tome VIII, p.240. La date donnée par nous est celle inscrite sur le sarcophage du prince, placé dans la crypte de la chapelle.
2. Georges Bibesco, Roumanie. 1843-1859. Règne de Bibesco. Lois et décrets, 1843-1848, insurrection de 1848, histoire et légende, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1894, 2 tomes ; Vasile Kogalniceanu, Domnia lui Bibescu-Voda judecata de contimporanul seu Mitropolitul Neofit al Ungro-Vlahiei în 1847 si o varianta a stihurilor lui Enaki Kogalniceanu asupra Domnului Grigorie Ghica Voevod al Terei Moldovei, Bucarest,: Tipografia Thoma Basilescu, 1894 ; C. G. Dissescu, George Bibescu.Domnia lui Bibescu-Voda, conferinta rostita în Ateneul Român din Bucuresti în 1 martie 1902, Un respuns "Vointei Nationale, Bucarest, Tipografia si Fonderia de Litere Thoma Basilescu, 1902 ; Nicolae Isar, Sub semnul romantismului : de la Domnitorul Gheorghe Bibescu la scriitorul Simeon Marcovici Bucarest, Editura Universitatii, 2003.
3. « Pour une période transitoire, uniquement jusqu’à ce que l’idiome national devînt prépondérant », comme on écrivait dans ce projet de loi qui eut pourtant le soutien du ministre de l’Instruction publique française, le comte de Salvandy, et de celui des Affaires étrangères françaises François Guizot, mais il recueillera une certaine opposition parmi les partisans de l’enseignement en langue roumaine.
4. Le journal roumain Trompeta Carpatilor n°1068, jeudi, le 31 Mai/12 juin 1873, publia à cette occasion un supplément complet dédié au prince Georges-Démètre Bibesco, rendant compte des cérémonies funéraires dans l’église russe de la rue Daru et décrivant la chapelle.
5. Pour une notice biographique très détaillée sur la vie et les œuvres d’Antoine-Martin Garnaud, architecte d’ailleurs assez peu étudié, voir la notice nécrologique que lui dédie César Daly dans la « Revue de l’architecture et des travaux publics », 1861, pp.243-248, Elie Brault, Les architectes par leurs œuvres, Paris, H. Laurens éditeurs, s.d., vol.III, p.35 et Louis Hautecœur, Histoire de l’architecture classique en France, Paris, Editions A. et J. Picard et Cie., tome VII, p.182 et le mémoire de maîtrise sur cet architecte par Mme Julie Quenoi, Paris IV Sorbonne, sous la direction de M Bruno Foucart et Mme Françoise Hammon, 1998 et aussi notre notice dans Allgemeines Kunstlerlexikon, Saur, Leipzig, à paraître.
6. Le manuscrit de ce très rare volume d’Etudes d’architecture chrétienne se trouve au Musée d’Orsay, ARO 2002-1 à 25. Il fut publié chez Gide et Baudry à Paris, en 1857. Voir aussi Caroline Mathieu, « Antoine-Martin Garnaud, Etudes d’architecture chrétienne », dans 48/14, La revue du Musée d’Orsay, n°15, automne 2002, pp.26-27.
7. Pour une analysée détaillée de ce manuscrit voir aussi la très intéressante étude de Mme Françoise Hammon, « L’architecture religieuse au Salon de 1850 », dans Actes du colloque sur l’architecture religieuse, septembre 2000, manuscrit au Musée d’Orsay, Documentation, dossier Garnaud, p.5.
8. Le Patrimoine des Communes du Val d’Oise, tome II, 1999, p.765, les notices descriptives du monument et des fresques.
9. César Daly, art.cit., p.244.
10. La première concession à perpétuité N°606 P 1859 a été achetée le lendemain de la mort de la princesse Marie Bibesco, le 29 septembre 1859 et fut agrandi le 7 juillet 1860 avec 21,65 mètres supplémentaires.
11. Le Figaro, 3 mai 1873.
12. Le prince Grégoire de Brancovan (Craiova, 24 décembre 1827–Paris, 15 novembre 1886) transféré par la suite à Bucarest, son épouse Raluka Musurus (Paris, 1847-Paris, 26 septembre 1923), leur fille Anna (Paris, 15 novembre 1876-Paris, 30 avril 1933), son époux Mathieu de Noailles, transféré par la suite à Menton et leur fils Anne-Jules de Noailles (1900-1979), sa sœur la princesse Hélène de Caraman-Chimay, (Paris, 30 juin 1878–Paris, 4 mars 1929), le marquis de Belloy (12 août 1865–8 avril 1929), qui était le deuxième époux d’Hélène Bibesco, l’une de cinq filles de Nicolas Bibesco, la comtesse Geneviève Starjenska (Paris, 29 janvier 1863–Mauerbach, Autriche, 13 août 1910, la deuxième fille de Nicolas Bibesco, Claire-Marie-Louise Bibesco (+1876) la sixième fille de Nicolas Bibesco, et les princes Bassaraba de Brancovan : la princesse Constantin de Brancovan, née Eugènie Antoniadis (1874-1917), le prince Matei de Brancovan (1913-2002) et son épouse née Hélène Arion (1911–1989) et la princesse Anna de Brancovan (Paris, 1994–Paris, 1999).
13. Le prince Louis-Philippe Bibesco (1896-1967) et ses deux épouses Georgette Scortesco (1906-1955) et Odette Revenaz.
14. D’après la description qu’on fait dans Le Figaro, 3 mai 1873.
15. D’après la Princesse Eugènie Bassaraba de Brancovan, elle aurait été changée par Hélène de Wendel, l’épouse d’Anne-Jules de Noailles.
16. Il publia même un article sur le décor qu’il réalisa à Saint-Leu la Fôret dans L’Illustration du 21 juin 1862, p.400, avec une gravure d’après la statue réalisée par Petiot et les fresques de Leloir.
17. Bruno Foucart, Le renouveau de la peinture religieuse en France, Paris, Editions Arthèna, 1980, p.260-261.
18. Antoine-Martin Garnaud, Etudes…, p.6-7.
19. Stanislas Lami, Dictionnaire des Sculpteurs de l’Ecole française au dix-neuvième siècle, Paris, 1921, tome IV, p.32-33.
20. Pourtant le bas-relief n’est pas cité dans la longue liste des œuvres donnée par Lami, p.33-38, ni dans son épais dossier de la Documentation Sculpture du Musée du Louvre.
21. Archives Nationales, Paris, Minutier Central, ET / LXVIII [Maître Mocquard] /1258. Le testament olographe du prince Georges-Démètre Bibesco fut rédigé originellement en roumain, le 3/15 janvier 1872, à Paris. Sa traduction française réalisée par un certain comte de Vrana, et qu’on cite, fut déposé à l’Etude Mocquard le 18 juin 1873. Pour des détails sur l’ensemble de la succession MC / ET / LXVIII/1259 et 1260.
22. Les autres propriétés : Galicea-Motatei (Dolj), Baia de Arama (Mehedinti), Macovei (Buzau) et Ciorani (Prahova) étaient partagées entre ses fils, à l’exception d’Alexandre, né du premier mariage. Les deux filles du deuxième mariage : Marie, comtesse Odon de Montesquiou-Fezansac (1846-1882) et Hélène, baronne Victor de Courval (1848-1883) recevait les objets d’art et les meubles qui ornaient l’appartement de leurs père, 370, rue St.Honoré. Parmi les œuvres d’art remarquons les deux portraits de Marie Bibesco par Franz-Xavier Winterhalter, dont un en costume populaire roumain. Pour ces deux portraits, non localisés à présent, à voir aussi Richard Ormond et Carol Blackett-Ord, Franz Xavier Winterhalter et les cours d’Europe 1830-1870, Musée du Petit Palais, catalogue d’exposition, 12 février – 7 mai 1988, cités dans la liste des tableaux de Winterhalter publiée par Franz Wild en 1894, pp.235 et 237, les n° 335 et n° 425 comme étant peints « de souvenir ».
23. Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits, papiers Marthe Bibesco, carton 39, p.71-75. Ce très riche fonds contient des tapuscripts de la très riche correspondance échangées entre Georges-Valentin Bibesco et sa future épouse, Valentine de Caraman-Chimay, alors princesse de Bauffremont, qui servirent à la rédaction du deuxième volume de La Nymphe Europe, Où tombe la foudre. Le carton 39 est presque entièrement consacré aux descriptions des cérémonies funéraires du prince Georges-Démètre Bibesco. Dans le carton 13 elle évoque la personnalité de Marie Bibesco et l’opinion très négative qui s’étaient transmise sur elle dans la famille Bibesco par les deux générations suivantes.
24. Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits, papiers Bibesco, carton 39, p.71.