Parmi
les nouveaux tableaux attribués, le rassemblement des œuvres confirme-t-il, à
votre avis, celle de la Crucifixion conservée dans une collection particulière
(cat. 21) ?
Je
pense que oui. Effectivement, je concède que cela peu surprendre. Je me référerai
pour cela à la théorie des modes de Poussin. Le Christ en Croix d’Orléans
(cat. 16) est traité sur un mode doux, à la française. L’autre est plus
dans le style de Van Dyck. On trouve ce genre de problématique chez d'autres
peintes. Prenons l’exemple de deux tableaux de François de Troy :
l’un, de 1691 et conservé au Louvre, représentant le Duc du Maine et sa sœur. L’autre, le Portrait de la Princesse Palatine, conservé au Musée des
Beaux-Arts d'Orléans (il en existe plusieurs versions), et datant de 1694.
Les deux, bien qu’exécutés à trois ans d’intervalle, sont profondément
différents. La Palatine est une image officielle, traitée comme un portrait de
cour : de Troy adopte ainsi un style propre au portrait princier. Le
Duc du Maine et sa sœur, au
contraire, est un portrait plus intime, où le peintre se laisse plus facilement
aller à l’expérimentation. Les deux toiles sont ainsi très différentes.
Je pense que c’est un peu la même chose qui se produit avec ces deux Crucifixions
de Largilliere. Je suis sûr de l’attribution des deux tableaux, même si cela
peut ne pas être évident si l’on considère uniquement la figure du Christ.
Mais regardez la frondaison à l'arrière-plan à droite et comparez la à
celles des autres tableaux. C'est une vraie signature.
L’attribution a par ailleurs été acceptée par Pierre Rosenberg, qui trouve
cela « audacieux », mais qui y croit.
Avez-vous
eu du mal à réunir tous ces tableaux ?
Absolument
pas. C’est un projet qui a tout de suite plu, et pour lequel tout le monde a
été plus que coopératif. Le Louvre, par exemple, a été très généreux et
a accédé à toutes mes requêtes.
Mais
on ne voit pas le Portrait de Charles Le Brun, qui est une des pièces maîtresse
de Largillierre.
Oui,
mais d’abord il aurait pris trop de place, et ensuite je ne voulais pas
« dévaliser » le musée de tous ses Largillierre. A propos du
Louvre, je crois que la Composition décorative avec rideaux, paysage et
animaux est une vraie redécouverte
pour les visiteurs, car il est habituellement accroché très haut.
Pour revenir sur l’enthousiasme que nous avons rencontré, si certains
tableaux ou dessins que j’aurais souhaité avoir ne sont pas là, c’est pour
des questions de budget. On n’a pas, par exemple, un tableau du Metropolitan
Museum, ni un dessin de la collection Horvitz, dont nous avions pourtant obtenu
les prêts, uniquement parce que nous n’avons pu faire venir certaines œuvres
des Etats-Unis, en particulier de la région de New York. C’est particulièrement
dommage pour le dessin de la collection Horvitz, car celui-ci montre six étude
de têtes, réduites à des ovales, et une septième étude en rapport
avec un tableau sûr de Largillierre. C’est ce qui fait le lien avec les
autres dessins que nous attribuons (comme l'Etude pour un portrait d'homme
notamment, cat. 34) et qui permet de les lui rendre avec certitude.
Dans un premier temps, nous avions été obligé également de renoncer au Portrait
de John Bateman enfant en Cupidon du musée de Milwaukee (cat. 57). Or, il
s’agissait d’un don récent (2003), et ce musée a tenu absolument à ce que
le tableau soit exposé, afin d’honorer le donateur. Lorsqu’il nous a demandé
les conditions pour que l’œuvre puisse venir à Paris, nous lui avons répondu
qu’il faudrait payer le transport et l’assurance, ce qu’il a tout de suite
accepté. C’est un cas un peu exceptionnel d’énergie et d’intelligence
réunies qui montre à quel point cette exposition a été bien reçue.
L’orthographe
de Largilliere semble varier. On a souvent écrit, dans le passé, Largillière.
Oui,
mais toute personne ayant réellement travaillé sur l’artiste, même au début
du siècle, écrivent Largilliere, qui est la graphie employée de son temps, et
par lui-même. Ce qui est amusant, c’est que de nombreux journalistes, croyant
sans doute à une coquille, persistent à l’écrire Largillière.
Dans
le catalogue, vous êtes assez dur avec Rigaud, en le comparant avec
Largillierre…
A
la réflexion, je pense que je n’ai pas encore été assez sévère. J’adore
Rigaud, mais c’est un peintre froid, sans véritable âme, et qui compense
cela par une technique éblouissante, par la chaleur du coloris et la qualité
des étoffes. C’est un très bon technicien, mais il a le souffle court dans
l’imagination. Il a peint des portraits, mais presque aucun tableau
d’histoire, pas de natures mortes. C’est un portraitiste, exclusivement mais
qui n’évolue pas du tout. On ne peut pas faire d’exposition des peintures
de Rigaud, ou il faudrait vraiment limiter le nombre d’œuvres exposées.
Quels
sont vos projets ? Quand paraîtra le catalogue complet de l’œuvre de
Largillierre ?
J’espérais
qu’il pourrait être publié au moment de l’exposition, mais celle-ci a été
trop prenante. Normalement, il
devrait sortir à la fin de l’année 2004, aux éditions Faton.
En dehors de cela, j’aimerais faire un beau livre sur Rigaud. Vous voyez que
je l’aime bien quand même. Mais pas un catalogue complet.
Un
mot de conclusion ?
Oui,
pour souligner la collaboration exemplaire avec Nicolas Sainte-Fare-Garnot, qui
m’a laissé toute latitude pour réaliser l’exposition que je voulais, tout
en m’assurant un soutien sans faille sur le plan administratif.
Propos recueillis par Didier Rykner le 17 novembre 2003
(mis en ligne le 18 novembre 2003)
Lien vers l'article sur l'exposition Nicolas de Largillierre
©La
Tribune de l'Art