Entretien avec Alain Tapié (conservateur en chef du musée des Beaux-Arts de Caen, nouvellement nommé conservateur en chef du Palais des Beaux-Arts de Lille, commissaire de l'exposition Baroque vision Jésuite)

Comment est né ce projet d'exposition ?

Comme vous avez pu le comprendre en regardant l’ensemble des expositions que j’ai pu faire à Caen, j’ai un intérêt particulier pour les grandes questions esthétiques : baroque, réalisme, expressionnisme… car loin d’être du ressort d’une philosophie abstraite, ces questions sont trans-historiques et trans-culturelles. D’autre part, elles complètent très bien les catégories fabriquées par l’histoire de l’art et ont même tendance à les nourrir et à les régénérer car ces dernières sont fondées principalement sur la notion de style et d’atelier et donc sur le nominalisme. Si j’ai travaillé sur les Vanités c’est par goût pour les réflexions permanentes sur l’art de la « pose », l’art du « dépôt ». Ceci est lié également à ma sensibilité pour l’art contemporain, dans laquelle la nature morte a une place. Mais à côté de cet art de la pose, je sentais qu’il y avait un art des flux, de la fusion, du recouvrement... En voulant appuyer ces perceptions sur des données concrètes historiquement, j’ai regardé du côté du baroque saisi non pas en tant que catégorie stylistique mais comme périphérie de la dynamique classique. En regardant dans cette nébuleuse baroque, j’ai pu dégager historiquement des filiations : Le Bernin, Pierre de Cortone, Gaulli, Pozzo auxquels il faut rattacher d’un coté Lanfranco et de l’autre Vouet.

Mais ces filiations étaient déjà connues…

Oui, elles étaient connues, mais on parlait de rapport stylistique. Or ces peintres ont aussi en commun les exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Une autre filiation est celle venant de Rubens, dont on peut dire qu’il est tombé tout petit dans la rhétorique jésuite. Cette filiation passe fortement par Cornélis Schut et de façon plus périphérique par Van Dyck ou Jordaens. Tout cela a forgé une entité fondamentale qui est la vision jésuite et qui transparaît en sous-jacence dans le style de ces artistes. Il a fallu ensuite dégager les origines de cette vision jésuite à partir de ce que saint Ignace et ses compagnons ont comme expérience de l’image. L’étude montre que tout n’est qu’image pour les Jésuites. La théologie d’Ignace est une théologie de l’image christique. Le Christ est le héros chrétien par excellence (avec Marie-Madeleine, saint Jérôme, saint Louis…). Cette filiation va passer à travers l’image. Il se fabrique une généalogie par l’image. Il se fonde une théologie fondée sur la révélation. L’apparition de la Vierge en 1522 à Manresa va révéler à Ignace sa vocation, et celle du Christ, en 1538, l’amènera à se rendre à Rome. La prescription par son compagnon Jérôme Nadal d’un choix d’images, le Adnotationes et Meditationes, dans lequel l’expérience visuelle d’Ignace sera à l’œuvre, va donner un corpus d’images dont bénéficieront immédiatement l’autobiographie dictée puis la biographie rédigée. Ces images vont être dictées, du point de vue de la forme, par Venise et par ce que Venise apporte : le sentiment d’une ville idéale et ville réelle. Une Jérusalem rêvée.
Venise, c’est aussi le sentiment de la nature que l’on rencontre aussi bien chez Bassano que chez Tintoret.

Avez-vous pu réaliser l’exposition que vous souhaitiez ?

J’ai absolument l’exposition que je voulais avoir sauf le Simone Pulzone (Déposition du Christ du Metropolitan Museum) que le musée avait accepté de prêter, mais dont la venue coûtait 27000 dollars !
Le Jacopo Bassano, Saint Pierre et Saint Paul (n° 4 du catalogue) n’a pas pu venir en raison de la réponse tardive et négative de la Surintendance de Modène.
La Vanité de Péreda, néanmoins dans le catalogue (n° 98), n’a pas été prêtée par le Kunsthistorisches Museum de Vienne car elle était, paraît-il, trop fatiguée…
Enfin, plutôt que le Van Dyck de Vienne (n° 76 du catalogue, Saint François en extase), j’expose le tableau attribué à cet artiste (n° 57, Christ aux anges) qui a été retrouvé dans les réserves de Toulouse. Je ne peux pas dire que je préfère l’un ou l’autre. Celui de Vienne est attesté et connu, l’autre n’est qu’attribué et peu connu, mais il y a le plaisir de la découverte.

L’exposition devait avoir lieu à Rome, au Palazzo Venezia, avant de venir à Caen. Que s’est-il passé ?

Au dernier moment, la dotation prévue de l'Etat italien  n’a pas pu être consentie (de la moitié du coût de l’exposition, on est passé au quart, qui a cependant été mis à la disposition de l’étape de Caen). L’exposition de Rome a donc été annulée environ deux mois avant la date prévue pour l’ouverture.
Aujourd’hui, la ville de Florence et la Surintendance de cette ville font tout pour la présenter au Forte di Belvedere à Florence. A cette heure, il n’est pas encore sûr que cela sera possible.

Un des points forts de l’exposition est la présentation de tableaux peu connus et rarement vus. C’était un choix délibéré ?

Tout à fait. C’était délibéré, pour montrer la force du tissu pictural et pas seulement le fait que tout repose sur des noms. Plus important que le nom, c’est le sens, c’est le flux, ce qui émane des tableaux.

Y-a-t-il une telle différence entre la vision des Jésuites et celle des Oratoriens ou des Théatins ? Ils emploient les mêmes artistes...

C’est une expérience intéressante : de comparer, de saisir des différences, d’autant plus difficile que les Jésuites pratiquent la contamination. Ils n’ont pas nommé leur démarche (il n’y a pas de texte), il s’agit donc d’une contamination anonyme. On sent bien cela, que ce qui fait la proximité de la peinture et de la vision jésuite c’est la communauté telle qu’elle existe dans le texte des Exercices Spirituels, qui favorise une expression commune entre la pratique des exercices et la pratique du tableau.
On voir bien comme un tableau de Vignon peint pour les Capucins n’a pas fondamentalement la même dynamique qu’un tableau peint pour les Jésuites même s’il n’est pas impossible que le peintre, qui lui aussi fut très marqué et très tôt par la spiritualité jésuite, contamine le tableau par ce qu’il a appris par les Jésuites et les exercices.

Quelle leçon tirez-vous de l’exposition, maintenant que vous la voyez ? Est-elle conforme à ce que vous attendiez ?

Je suis très content de l’accueil de l’exposition. Le public vient nombreux. Bien sûr c’est un public individuel. Il n’y a pas de groupe ni de phénomène touristique comme pour Gauguin-Pont-Aven. A partir du moment où le public est entré dans l’exposition par la bonne clé, il partage cette vision car c’est une peinture très charnelle, très physique, très violente, c’est une peinture d’interpellation. Et le public rentre dedans et sent bien que l’essentiel n’est pas d’apprendre mais de ressentir l’apport poétique et spirituel, l’incarnation de la peinture.

Quel bilan faites-vous de vos dix-neuf années passées au musée de Caen ?

Ce n’est pas à moi de faire le bilan, mais je remarquerai que j’ai pu instaurer une vraie cohérence et une vraie continuité tant pour le XVIIe siècle que pour les XIXe et XXe siècle, entre les expositions et les acquisitions et les collections permanentes. C’est ce qui me satisfait le plus.
Le XVIIe siècle a tourné autour de la fonction de la peinture : à quoi sert-elle à une époque où cette activité a une importance aussi grande que l’activité politique, religieuse, marchande.
Pour le XIXe siècle, la cohérence a été de dégager l’existence d’un phénomène peu connu : le dialogue entre la physique (au sens texture et lumière) de la peinture de paysage et celle des paysages normands.
Enfin, pour la peinture contemporaine, il existe une dynamique fondamentale de la contemplation, au sens originel, presque étymologique du terme : qu’est-ce qui se passe dans un champ déterminé. Par le peintre. Dans tous les cas, le nom du peintre n’est pas l’essentiel face à ce qu’il apporte à la peinture.

Et vos acquisitions ?

Je suis fier de toutes mes acquisitions. Toute la collection contemporaine (environ quatre-vingt œuvres) a été acquise par moi. J’ai pu cependant regretter la faiblesse des moyens qui n’a pas pu me permettre d’accéder aux grands noms qui ont focalisé sur eux le discours critique.

Les noms ont donc tout de même une importance pour vous ?

Bien sûr, il est tout de même nécessaire d’avoir des grands noms, particulièrement dans la peinture contemporaine et surtout pour les américains.
Pour la peinture ancienne, je suis bien sûr fier de l’Allégorie de la Charité de Le Brun, de la Vanité de Jan Davidsz de Heem et de l’esquisse de Saint Charles-Borromée par Pierre Mignard.

Pouvez-vous parler de vos projets pour le musée de Lille ?

C’est un petit peu tôt mais ce que je peux vous dire, c’est que les projets du musée de Lille vont rendre encore plus proche l’échange, l’osmose entre l’activité permanente et l’activité temporaire. De façon à ne pas uniquement consacrer son temps et son argent à des expositions qui peuvent desservir le travail sur les collections permanentes.
Il y aura une partition entre un travail de mise en valeur et d’étude de certains pans des collections permanentes un peu méconnus ou insuffisamment exploités et attachés à des muséographies très spécifiques et qui vont mieux faire connaître le patrimoine, en premier lieu à destination des habitants de la ville de Lille.

Ce seront en quelque sorte des expositions-dossiers ?

Oui et non. Il y aura un caractère plus écrit, au contraire de l’exposition-dossier qui a tendance à s’enfermer dans une complexité scientifique qui relève plus de l’article.
J’organiserai également de grandes expositions à caractère européen qui concerneront le XXe, mais aussi les XVIIe et XIXe siècle. Elles ne tendront pas à la monographie mais aborderont des problématiques plus globales.

 
Propos recueillis par Didier Rykner le 26 août 2003
(mis en ligne le 27 août 2003)

 

Lien vers l'article sur l'exposition Baroque vision jésuite

Retour vers l'Accueil

  Nouveautés en ligne | Index | Plan du site | Qu'est-ce que La Tribune de l'Art ? | Ecrivez-nous
©La Tribune de l'Art