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Le goût du faux

   Alors que l'on s'apprête, dans l'indifférence générale, à abattre des églises du XIXe siècle sous le prétexte fallacieux qu'elles sont trop coûteuses à entretenir (voir l'article), au moment où les monuments historiques, même classés ou inscrits, sont directement menacés par le manque de crédits (voir l'article), un lobby de plus en plus puissant tente de faire croire que la reconstruction des Tuileries est un projet d'avenir. Et comme le pire est malheureusement, dans notre pays, souvent certain, il trouve une oreille attentive chez quelques hommes politiques, parfois les mêmes qui laissent les monuments authentiques s'écrouler. L'ancien Ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, avait ainsi commandé un « rapport sur l'opportunité de reconstruire les Tuileries » à ceux-là même qui le prônaient. Sans surprise, ils ont rendu une étude favorable à ce doux délire.

   Lorsque les historiens se pencheront sur ce début de XXIe siècle, ils constateront un engouement étrange pour le faux. A Versailles, celui-ci fait rage, qu'il s'agisse de reconstruire, avec des critères fantaisistes, une grille détruite depuis deux siècles, ou de refaire - très mal - une fontaine disparue au milieu du XVIIIe siècle (voir l'article). A Vaux-le-Vicomte, un bâtiment privé dont la gestion est pourtant remarquable, il paraît qu'on projette de peindre « à la manière de » la coupole du Salon, que Le Brun n'avait pas eu le temps de réaliser en raison de la disgrâce de Fouquet, et que des bassins disparus seraient sans doute reconstitués « à l'identique ». Refaire l'histoire parce qu'elle ne nous convient pas devient la mode.

   Les partisans de la reconstruction des Tuileries, parmi lesquels des gens très honorables, prétendent privatiser l'espace public en faisant appel au privé et en clamant que cela ne coûtera rien à l'Etat. Ceci est faux, tout simplement, aussi faux que le monument qu'ils veulent bâtir. Parce que le mécénat, dont ils prétendent qu'il financera l'intégralité d'un projet estimé rien moins que 300 à 500 millions d'euros, donnerait lieu évidemment, si le pire survenait, à des déductions fiscales. Une grande partie des travaux serait ainsi, indirectement mais très concrètement, prise en charge par la puissance publique. Fort heureusement, les promoteurs de ce projet qui agissent et parlent comme si tout était déjà joué, n'ont pas le premier sou vaillant, comme ils l'ont confirmé le mercredi 23 mai, à l'occasion d'une conférence sur ce sujet, lorsqu'ils ont été interpellé par un auditeur.

   Mais d'où vient donc ce goût pour le faux ? Comment imaginer un instant qu'on puisse rayer d'un trait plus d'un siècle d'histoire pendant lequel un monument a disparu. Les nouvelles Tuileries, si par malheur elles devaient s'élever entre les Pavillons de Flore et de Marsan (détruisant, au passage, leurs façades classées), ne seraient rien d'autre qu'une imitation moderne sans aucun rapport avec le monument d'origine. Comparer cela avec le Parlement de Bretagne ou le Château de Lunéville relève de l'escroquerie intellectuelle : après les incendies, une grande partie de ces bâtiments et de leurs décors subsistaient et les travaux de restauration ont été lancés immédiatement. Les ruines des Tuileries furent abattues en 1882. Nul ne peut plus se targuer de les avoir vues debout.

   Aucune autorisation , aucun permis de construire ne pourra être délivré avant que le financement de cette opération ne soit assuré. Le Comité pour la reconstruction des Tuileries veut lancer une souscription nationale dont on peut espérer qu'elle échouera. Il peut compter sur une forte opposition. Celle-ci accueillera dans ses rangs, espérons le, le directeur du Louvre lui-même, Henri Loyrette, qui ne fait pas mystère de son hostilité à ce projet1. Sur ce combat, nous serons à ses côtés.

Didier Rykner
(mis en ligne le 10 juin 2007)

1. Il serait temps néanmoins que le Louvre remette en état - c'est maintenant de sa responsabilité - la partie des jardins située à l'emplacement du palais disparu qui, depuis plus de vingt ans ressemble à un terrain vague, une situation indigne de son prestigieux écrin.

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