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Vérités et mensonges

   On savait Philippe de Montebello, le très respecté directeur du Metropolitan Museum de New York, hostile aux opérations du type Louvre Abu Dhabi. Dans une interview publiée hier dans Le Monde, celui-ci s'exprime haut et clairement sur les dérives des musées français, et il n'est pas tendre.

   Parmi ses craintes : « Laisser sortir un tableau qui risque de se détériorer dans un climat chaud et humide parce qu'il y a un gros contrat à la clé... Ou se servir de ses collections comme d'un capital que l'on peut négocier. » S'il reconnaît envoyer ses Impressionnistes à Berlin, moyennant finances, il souligne que c'est uniquement parce que les salles sont actuellement en rénovation (« Nous ne lésons pas nos visiteurs ») et il précise que cette somme couvre uniquement le travail scientifique (c'est à dire le temps passé par les conservateurs). Pour lui : « Le prêt est et doit rester gratuit. [Le contraire] entre pays développés est inacceptable »
   On ne saurait être plus ferme. Ces quelques vérités, énoncées par le directeur du plus grand musée américain, mettent à mal la position officielle du Louvre et du gouvernement, qui prétendent qu'il s'agit de générosité et du rayonnement culturel de la France.

   Nous n'avons pas annoncé la semaine dernière le vote du Parlement sur le contrat émirien. Car il s'agissait, évidemment, d'un non événement qui témoigne surtout à quel point toute cette opération est peu démocratique : le contrat a été signé en mars (deux mois avant les élections), le Louvre a déjà reçu 150 millions d'euros avant l'été, et les assemblées votent... en automne.
   On pourra d'ailleurs noter le goût prononcé de nos édiles pour le mensonge. Ainsi, Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la Coopération et à la Francophonie, cité par une récente dépêche AFP, ose dire : « il n'est question ni de louer ni de vendre des œuvres du patrimoine national ». Or, on peut lire dans le contrat signé entre la France et Abu Dhabi1 : « Les contreparties financières versées à la Partie française pour la mobilisation des œuvres nécessaires au programme de prêts [...] sont fixées à 190 millions d'euros pour une période de 10 ans [...] » (p. 15). Rappelons la définition de l'Académie Française du verbe « louer » : « céder à autrui, pour un temps et à un prix déterminés, la jouissance d'un bien, meuble ou immeuble, dont on est le propriétaire » Jean-Marie Bockel doit parler une langue différente de la nôtre.

   Mais dans ces affaires, les arrangements avec la vérité sont innombrables. Ainsi, rappelons que dans Le Monde daté du 31 janvier 2007, Vincent Pomarède, chef du département des peintures du Musée du Louvre, déclarait à propos de l'opération d'Atlanta dont nous venions de révéler l'ampleur sur La Tribune de l'Art (voir notre article du 30/1/07) : « Nous ne sommes pas fous. Certains chefs-d'œuvre ne quitteront pas le Louvre pendant onze mois. Le Raphaël sera prêté pour une durée de trois mois et Le Poussin pour cinq mois »
   Non seulement le Poussin n’est pas encore revenu au Louvre qu'il a quitté depuis plus de huit mois2 mais il est directement reparti pour Denver où il sera présenté jusqu’au 6 janvier 2008 dans le cadre d’une reprise partielle de l’exposition d’Atlanta ! Il sera donc absent du Louvre pour au moins un an, contrairement à ce qui était promis.
Toutes ces contre-vérités incitent forcément à être sceptique sur les autres affirmations faites la main sur le cœur, comme celles sur le volontariat des musées prêteurs ou sur le respect des œuvres trop fragiles pour voyager. Comme chacun sait, les promesses n'engagent que ceux qui y croient.

Didier Rykner
(mis en ligne le 14 octobre 2007)

1. Nous publions ici le contenu intégral de l'« Accord entre le gouvernement de la République Française et le gouvernement des Emirats Arabes Unis relatif au Musée Universel d'Abou Dabi ». En effet, le site du Ministère de la Culture ne donne qu'une version édulcorée de ce texte. Par exemple, on y oublie toutes les mentions affirmant que les propositions faites par la partie française pour les œuvres déposées à Abu Dhabi ne peuvent être « refusées pour des motifs déraisonnables ». On s'interrorge encore pour savoir ce qu'est un motif « raisonnable » de refuser une œuvre d'art.
2. Le tableau est arrivé à Atlanta le 30 janvier 2007 comme l’a proclamé fièrement un communiqué de presse du High Museum « Et in Arcadia ego » arrives at the High, daté de ce même jour.

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