Ne demandez pas le programme ! 

   Le 19 janvier dernier, lors des vœux à la presse, le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon a parlé du caractère « impérieux de [son combat] pour la diversité culturelle » et pour « [l'essaimage] des grandes institutions parisiennes [...] en région », de son souhait de créer une « antenne » décentralisée du Louvre, à l’image de celle du Centre Pompidou. Henri Loyrette, le directeur du musée du Louvre, qu'on a connu plus pugnace, à raison, face à son ministre de tutelle lorsqu'il s'appelait Catherine Tasca, s'empresse de lui donner satisfaction. Il s'est déplacé dans la région du Nord-Pas-de-Calais pour visiter les villes désirant accueillir cette antenne. Calais, Amiens, Lens et Arras ont déposé des dossiers de candidature.

   Tout avance donc pour le mieux. La décision, qui n'est pas politique, sera prise après les élections régionales...

Un programme inexistant, ou introuvable.

   Nous avons demandé au Louvre quel était le programme de cette « antenne ». Que va-t-on y voir ? Des objets sortis des réserves ? Un échantillon de tous les départements, avec des pièces majeures ? Des expositions tournantes ?

   Le musée, un peu embarrassé, n'a pas souhaité répondre et nous a indiqué qu'il fallait s'adresser au cabinet du Ministre. Ce que nous avons fait. Celui-ci nous a réorienté vers... le Musée du Louvre et la Direction des Musées de France. La personne contactée à la DMF nous a dit ne pouvoir rien dire et nous a conseillé de nous retourner vers... le Musée du Louvre. Nous avons alors appelé l'administrateur général du Louvre dont le nom nous avait été donné par le cabinet du Ministre. Sa secrétaire nous a indiqué qu'il était en réunion, et qu'en tout état de cause il fallait qu'il se concerte avec le service de communication du musée, celui là même par lequel nous avions commencé notre investigation il y a une dizaine de jours*.

   Nous avons également contacté le Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais : on nous a répondu que celui-ci ne connaissait pas le programme et qu'il pensait n’avoir le détail qu’après que la décision sera prise, c'est-à-dire fin avril - début mai !

   Nous nous sommes enfin retourné vers une des villes candidates (Arras), pensant naïvement qu'elle, au moins, connaîtrait ce programme manifestement classé secret-défense. Et bien nous nous trompions. Celui-ci n'est pas secret, il est inexistant. Le cabinet du Maire nous l'a confirmé : il n'y a pas de programme, en dehors des conversations informelles qui ont pu avoir lieu avec la Région et le Louvre.

   On le voit, tout cela relève de l'amateurisme le plus extravagant. Cela démontre ce que tout le monde sait : le vrai but de cette antenne du Louvre n'est pas de répondre à un besoin, exprimé clairement dans un programme. Il s'agit d'une opération idéologique. On s'apprête à dépenser des millions d'euros (combien, personne ne le sait car il n'y a pas non plus de budget précis) sans autre objectif que de proclamer qu’on décentralise, à notre avis de façon inintelligente.

Les raisons de s’opposer à cette « antenne »

   Nous sommes farouchement contre ce projet, comme le sont d'ailleurs beaucoup d'historiens d'art et de conservateurs (pas seulement au Louvre) qui ne peuvent s'exprimer en raison de leur devoir de réserve. 

   Rappelons ici les raisons de cette opposition.

   1. L'idée selon laquelle les collections de Louvre seraient inépuisables et ses réserves pleines à craquer est largement répandue. Mais elle est fausse. Le Louvre a triplé ses surfaces d’exposition dans les vingt dernières années, sortant presque tous les objets intéressants pour le public. Il y reste essentiellement des œuvres secondaires ou en très mauvais état, et des série d’objets de fouilles qui ont un intérêt pour le savant mais guère pour le public. Ce qu’il y a en réserves est publié et n’est pas mystérieux. Par ailleurs, le musée a aussi besoin d’un « fond de roulement » pour remplacer temporairement dans les salles les pièces prêtés pour des expositions à l’étranger ou en province, ou les œuvres en restauration. 

   2.  Les musées de province sont déjà, en grande partie, des « antennes » du Louvre, les dépôts ayant toujours été très généreux.

   3. La collection du Louvre a une cohérence dans son intégrité. Elle est l’héritière de la collection royale française, des grandes collections bourgeoise du XIXe siècle et des acquisitions des conservateurs du XXe. Cette diversité de provenances, aucun autre grand musée au monde ne la possède. Fondée sur les idées des Lumières, elle ambitionne d’être encyclopédique et exhaustive. On peut penser que six tableaux de Léonard de Vinci, une cinquantaine de Rubens ou environ soixante-dix Delacroix c’est trop. Mais on ne fractionne pas impunément les choix de François Ier, de Louis XIV ou de Moreau-Nélaton.

   4. Les réserves de certains musées de province sont en revanche remplies d'objets d'art qu'ils ne peuvent exposer, faute de place et de moyens. Le musée de Bordeaux, celui de Marseille en sont des exemples criants. Le musée des Beaux-Arts de Blois, situé dans le château, pourrait s'étendre sur un étage supplémentaire. Arras, ville candidate, possède un musée des Beaux-Arts avec encore de nombreux tableaux de grand format qu'elle ne peut exposer.

   5. Pour la plupart des provinciaux - on peut le regretter, mais c'est ainsi - Paris est infiniment plus accessible qu'une autre ville de province. Quel bénéfice tirera un bordelais ou un toulousain de l'implantation d'une antenne du Louvre à Amiens ou à Calais ? Le musée participe du rayonnement de la France et de Paris. Une œuvre exposée au Louvre ou à Orsay est accessible à 10 millions de franciliens et à 50 millions de touristes chaque année. Déposée dans une ville de province, ce n’est plus que quelques centaines de milliers de personnes qui sont concernées.

   6. Amiens a déjà un fort beau Musée des Beaux-Arts. Lens est proche à la fois de Lille et d'Arras, on ne peut pas dire que l'offre de Musée y soit inexistante. Calais a également un intéressant musée, même s'il est nettement moins important que ceux d'Arras, de Lille ou d'Amiens2.

En guise de conclusion.

   C’est une erreur de croire qu'une œuvre est vue parce qu'elle est proche. Au contraire, le succès d’agences de voyages spécialisées dans le tourisme culturel prouve que les gens se déplacent loin pour visiter une exposition sans forcément connaître les collections permanentes de leur ville. Si on veut que la population visite le musée local, le plus urgent n'est pas de construire une « antenne » du Louvre à leur porte, mais de mettre en place une éducation à l’histoire de l'art dans les écoles et les lycées.
   Ce Ministère aime la culture gadget. La meilleure preuve en est fournie par les quatre mesures annoncées le 19 janvier pour, notamment, « favoriser l'accès de nos concitoyens aux richesses culturelles de la nation » : l'exposition itinérante La France, dont nous avons déjà parlé ici-même, le Passeport pour la France qui donnera une entrée gratuite dans chaque monument, domaine et musée national pour chaque français atteignant l'âge de 18 ans (mesure dont il pouvait bénéficier sans limites durant les 18 années précédentes...), la transformation du Panthéon en « véritable mémorial de la France », ce qui était déjà un peu le cas, et, last but not least, le déjà fameux Pique-nique de la Fraternité. L'antenne du Louvre est à l'image de ces brillantes idées : un gadget. Mais un gadget coûteux, inutile et nuisible.

Didier Rykner
(mis en ligne le 17 février 2004)

* Nous en étions là le 17 février au soir.
1. Arras, puisque l'on en parle a bénéficié des 15 Mays de Notre-Dame et de nombreux dépôts de tableaux nordiques et du XIXe siècle.
2. Lorsque nous nous sommes rendu à Calais, pour y voir l'exposition Jeanron, entre l'ouverture et 15 h 30 l'heure de notre départ, le nombre de personnes ayant visité le musée était égal à 0. On peut difficilement penser qu'une forte demande locale existe.

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