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L’ENA, nouvelle école du patrimoine ?
Dans la plus grande discrétion, le Ministre de la Culture a signifié à Amaury Lefébure, conservateur général chargé du Château de Fontainebleau depuis douze ans, qu'il devrait quitter son poste à la fin du mois de juin. La nouvelle a fait grand bruit dans le petit monde des musées et un courrier, signé de tous les syndicats de conservateurs (CGC, CFDT, FSU et CFTC) a été adressé à Renaud Donnedieu de Vabres pour protester contre cette décision, bien que le principal intéressé n'ait pas souhaité qu'une action soit menée pour le défendre.
Le plus grave est à venir. La personne qui devrait être nommée prochainement directeur de Fontainebleau n'est, en effet, ni un conservateur, ni un historien d'art. Il s'agit de Bernard Notari, énarque, actuellement conseiller du Ministre de la Culture pour le patrimoine, les musées et les jardins et ancien chef du service des relations extérieures à la direction des affaires culturelles de la Ville de Paris. Il n’a, pour le moins, aucune compétence scientifique ni aucun titre reconnu par la communauté des historiens de l'art pour diriger un musée.
Un mouvement qui se dessine depuis quelques années – le remplacement des scientifiques par des politiques, souvent énarques – prend donc une nouvelle dimension. Christine Albanel, qui n'a pas fait l'ENA mais est ancienne conseillère de Jacques Chirac, vient de voir son mandat de présidente de l’établissement public du musée et du domaine national de Versailles renouvelé. L’organigramme officiel de celui-ci confirme la place de moins en moins importante laissée aux conservateurs. Christine Albanel exerce de fait la direction du musée et du domaine. Directement rattaché à elle, on trouve Christophe Tardieu (énarque), administrateur général, qui est en réalité le numéro 2 et contrôle notamment les finances de l’établissement. Les architectes en chef des monuments historiques, Pierre-André Lablaude et Frédéric Didier, dépendent également de Christine Albanel. Le directeur général, Pierre Arizzoli-Clémentel, un scientifique, n’a en réalité pas grand pouvoir et aucune volonté réelle de l’exercer et les conservateurs sont complètement marginalisés.
La nomination prévue à l'Institut National d'Histoire de l'Art d'un autre énarque, ami de Bernadette Chirac, avait pu être arrêtée grâce à plusieurs articles de presse (voir éditorial du 28/11/05). Un appel à candidature à été relancé1 et on peut espérer que cette menace s'est éloignée (mais pour combien de temps ?). Le Louvre et Orsay résistent encore au mouvement et ont des scientifiques, à la fois présidents et directeurs, à leur tête, qui exercent effectivement le pouvoir, même si au Louvre l’importance de l’administrateur général (un énarque), le numéro 2 du musée, est très grande. Rien ne dit qu’un jour, comme pour Versailles, le rapport ne s’inversera pas.
Ces énarques, proches des politiques sinon politiques eux-mêmes, n'ont pas les mêmes critères de gestion d'un musée que des conservateurs. Ils privilégieront (c'est déjà largement le cas à Versailles) les événements médiatiques, les restaurations inutiles mais spectaculaires et coûteuses, les gestes architecturaux au détriment de l'identité des établissements, l'utilisation des collections dans des buts sans rapport avec leurs finalités scientifiques et culturelles. Une étape de plus risque d'être franchie à Fontainebleau. Il est urgent de protester contre ce scandale à venir. Bernard Notari n'a rien à faire à la tête d'un musée.
Didier Rykner
(mis en ligne le 4/6/06)
1. On se demande d'ailleurs bien pourquoi, puisque le précédent avait donné lieu à la présentation de six dossiers correspondant aux critères demandés.
Voir aussi la brève du 9/6/06 et l'éditorial du 24/12/06.
Précédents éditoriaux
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