Et bien, chantez maintenant


   On pourrait se réjouir : les ministres de la Culture et de l'Education Nationale se sont parlé. Mieux, ils ont élaboré un plan commun pour, je cite, « relancer l'éducation artistique et culturelle ».
   Et que lit-on dans ce monument de prose technocratique ? pas un seul instant, pas une ligne ne sont consacrés à l'histoire de l'art. Seule une allusion au patrimoine, on verra plus loin sous quelle forme, s'y retrouve.

   Voici quelques phrases particulièrement savoureuses choisies dans un important dossier, en ligne sur Internet, qui comporte plusieurs documents (discours des ministres, communiqué de presse, circulaires, textes de présentation, etc.) :

- « deux opérations nouvelles de coopération entre les pays de l'Union Européenne seront lancées : un lexique européen partagé des termes de l'éducation artistique et culturelle, un symposium d'évaluation des politiques nationales » ...

- pour « mieux former les responsables de l'éducation artistique et culturelle, les personnels de deux ministères seront accueillis dans des pôles nationaux de ressources et bénéficieront de formations mixtes et/ou croisées » ...

- comme rien ne se fait sans moyens : « l'attribution de subventions de fonctionnement aux établissements culturels sera subordonnée à la production d'une action éducative ». Quelles modalités pour « l'action éducative » ? Le texte ne le précise pas.

- sans oublier cette tarte à la crème : « les jeunes recevront une éducation aux œuvres produites par les industries culturelles. »

   L'allusion au patrimoine est la suivante : « l'adoption par chaque classe d'un élément de patrimoine classé ». Que signifie le terme « adoption », quelles actions sont prévues et quels moyens ? Il faut pour cela se reporter à la charte définie en 2002, car cette action n'est même pas une innovation. On y lit donc : « Dans le cas de l'école, cette approche est fondée notamment sur une découverte sensible, par la pratique de l'espace et de la forme et par une initiation aux dimensions historiques et artistiques de l'environnement et du territoire ». Petite précision parmi d'autres : « Au lycée, le projet vise davantage à la problématisation (sic) d'enjeux culturels ou artistiques ». On en oublie.

   La belle trouvaille est la création d'une chorale par établissement. Non que celle-ci ne soit pas souhaitable1. Mais on aura tout de suite compris que les deux ministres réagissent ici à l'actualité immédiate : le plus grand succès du cinéma français de 2004 s'appelle Les choristes. Nul doute que si un film appelé Les brodeuses avait cartonné au box-office, la chorale pour tous aurait été remplacée par l'atelier broderie. On a beau être habitué à la démagogie de nos gouvernants, quels qu'ils soient, celle-ci n'en a pas moins un côté effarant.

   On l'a compris, ce n'est pas demain la veille qu'on apprendra qui sont Poussin, Gabriel ou Delacroix, voire Bernin, Borromini ou Canova à nos chères têtes blondes. Elles adopteront l'église locale, classée monument historique et qui tombe en ruine faute de budget. Mais elles ignoreront tout de la sculpture romane qui orne son portail faute d'avoir pu apprendre ce qu'est l'art roman. Et L'Annonciation de l'école française du XVIIe siècle conservée dans le transept pourra continuer à se ruiner lentement, de toute façon le sujet même leur sera inconnu.

   Et elles chanteront.

Didier Rykner
(mis en ligne le 17 janvier 2004)

1. Notons cependant que le chant est enseigné à l'école, dans le cadre du cours de musique, depuis toujours.

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