Le sénat, a adopté le 14 novembre, gauche et droite confondues1, un amendement présenté par Pierre Fauchon, centriste, dans le cadre de la loi sur la décentralisation. Cet amendement s'inscrit parfaitement dans la logique actuellement en cours au Ministère de la Culture. Voici, tout d’abord, le contenu exact de l’amendement voté :
« I. – Afin de réaliser une meilleure répartition des œuvres d'art sur l'ensemble du territoire national et d'améliorer l'accès du public à ces œuvres, une expérimentation du prêt d'une partie des collections du Musée national du Louvre aux Musées de France relevant des collectivités territoriales est engagée dans un délai d'un an à compter de l'entrée en vigueur de la présente loi, pour une durée de quatre ans.
II. – Les collectivités territoriales peuvent se porter candidates à cette expérimentation auprès du ministre chargé de la culture dans un délai d'un an à compter de l'entrée en vigueur de la présente loi.
Dans le même délai, le ministre de la Culture, après avis du Haut Conseil des Musées de France et du conseil d'administration de l'établissement public du musée du Louvre, arrête la liste des œuvres susceptibles de faire l'objet de prêts assortie de propositions relatives à la destination des œuvres. Cette liste comporte une part significative des collections du musée national du Louvre. Elle est établie dans un souci de cohérence artistique et de correspondance territoriale.
III. – Une convention passée entre l'État et la collectivité territoriale définit les conditions et les modalités du prêt. La durée de celui-ci ne peut excéder celle prévue pour l'expérimentation.
IV. – Dans un délai de six mois avant le terme de l'expérimentation, le gouvernement adresse au Parlement un rapport d'évaluation assorti des observations des collectivités territoriales y ayant participé. »
Le texte du débat, consultable sur le site du Sénat, montre le manque de connaissance du dossier des participants. On peut y lire par exemple :
« Des tableaux de Georges de Latour (sic) pourraient
être montrés à Nancy ». Le sénateur Fauchon devrait visiter le Musée
Lorrain de cette ville, qui conserve la Femme à la puce, original de La
Tour et La découverte du corps de Saint Alexis, peint sans doute en
collaboration avec son fils Etienne (ainsi que quelques copies et tableaux
d’atelier). Il pourrait par la même occasion se rendre à Vic-sur-Seille, à
quelques kilomètres de Nancy, où vient d'être déposé le Saint Jean-Baptiste récemment
redécouvert2. S’il poussait un peu plus loin ses investigations, il trouverait
dans les Vosges, département limitrophe de la Meurthe-et-Moselle, à Remiremont
et Epinal deux chefs-d’œuvre du peintre lorrain. Monsieur Fauchon pourrait
donc constater qu’on trouve, à Nancy ou à proximité, cinq La Tour !
Dire, comme il le fait,
qu’à Aix-en-Provence « il n’y a pas un seul tableau de Cézanne, peintre
de la Montagne-Sainte-Victoire… C’est désolant ! » est absolument
faux : il y a en effet de
nombreux Cézanne au Musée Granet d’Aix-en-Provence3.
L’exemple
d’Aix-en-Provence est d’autant plus mal choisi que ce musée a bénéficié
récemment d’une partie de l’importante donation anonyme sous réserve
d’usufruit effectuée en 2000 au bénéfice des musées de France. Parmi les
nombreuses œuvres déposées (dont des Picasso, des Giacometti, des de Staël)
figurent … deux Cézanne4.
On lit plus loin ces mots de Patrick Devedjian : « Pour monter […] une exposition Ingres à Montauban, ou Toulouse-Lautrec à Albi, il faut une loi spécifique que le gouvernement a bien l’intention de préparer. » Non seulement il n’y a aucunement besoin d’une loi pour cela, mais aussi ces musées sont, à eux seuls, des expositions permanentes de ces deux peintres. Ils organisent d’ailleurs régulièrement des manifestations autour de leurs collections.
Il faut d'ailleurs rappeler à M. Fauchon comme à M. Devedjian que le musée Granet, actuellement fermé pour travaux, doit rouvrir dans deux ou trois ans pour une grande exposition Cézanne. Cela sans qu’il y ait besoin d’une loi.
Que
Pierre Mauroy ose se prévaloir de l’exemple des plans-reliefs, transportés
à Lille, quand on sait que plusieurs d'entre eux n'y sont même pas exposés
prête à sourire. Quand M. Fauchon dit qu’il n’y avait personne
pour les voir aux Invalides, il serait honnête de sa part d’ajouter qu’il
n’y a pas plus de monde au musée de Lille.
M. Mauroy dit plus loin :
« Le scandale, c’est le nombre d’œuvres extraordinaire conservé en réserve »
Où ça ? Au Louvre, dont les réserves ne cessent de se vider depuis
plusieurs années, ou au musée de Lille ? Ou dans certains musées de
province dont les réserves sont pleines et les collections souvent non
inventoriées ?
Ce type de mesure dont l'ambition avouée est de créer des événements touristiques pour attirer le public ne traduit qu'une vision à court terme du patrimoine. Cézanne à Aix, Toulouse-Lautrec à Albi, pourquoi pas Gauguin à Tahiti ? Voila la seule logique qui les guide : des événements, de l'éphémère, au détriment d'une véritable politique de fond. Il faut rappeler, nous l'avons fait ailleurs, que les Musées de Province sont déjà constitués pour une bonne part de dépôts des musées parisiens. Ce dont ils auraient besoin, c'est d'une véritable politique d’acquisition bénéficiant d'une aide consistante de l'Etat. Le tableau de Titien qui vient de rentrer au Getty Museum (voir notre brève du 2/12/03) aurait, si l’on avait donné les moyens à un musée de province de l’acquérir, démontré une toute autre ambition.
Didier Rykner
(mis en ligne le 2 décembre 2003)
1.
Le
sénateur Fauchon a reçu « l’appui entier du groupe socialiste ».
2. Ce tableau a été acheté par le
Conseil Régional, sur les conseils des conservateurs du Louvre, et déposé
dans un petit musée, situé dans la ville de naissance de l'artiste. On ne
peut, justement, trouver d'exemple plus réussi de décentralisation.
3. Lien vers le site des
photographies de la RMN, montrant sept tableaux de Cézanne à Aix. Il
suffit d'entrer « Cézanne » dans le champ Artiste et « Aix-en-Provenve
» dans le champ Musée, puis de cliquer sur Envoyer. Ces
tableaux ont été déposés par l'Etat, suite à la dation Pellerin.
4.
Les photos de ce tableau, Vue prise du Jas de
Bouffan et de ce dessin : Route tournante, près d’Aix sont
classées à Musée d’Orsay sur le site des photos de la RMN.
P.S. Cet amendement a finalement été repoussé par l'Assemblée Nationale (voir Nouvelle brève du 7/3/04). Il reste qu'il démontre à quel point les élus discutent et votent sur des sujets qu'ils ne maîtrisent absolument pas.
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