L'arroseur arrosé (éditorial du 17 novembre 2003)  


   Le rapport demandé à la commission présidée par René Rémond par le Ministre de la Culture et ayant pour objectif de déterminer les monuments susceptibles d’être cédés par l’Etat à des collectivités locales (région, département ou commune) vient d’être rendu public.
   Nous sommes a priori extrêmement hostiles à la décentralisation culturelle prônée par le ministère, pour de nombreuses raisons que nous avons eu l’occasion d’exposer ici même (voir éditorial du 22 juin 2003). Il était donc intéressant de se pencher sur les conclusions de ce texte.

   Le résultat des travaux de la commission, composée de personnalités compétentes, est conforme à ce que l’on pouvait en attendre : elle recommande que les monuments les plus importants soient conservés par l’Etat.
   Il n'y a rien, pour l'essentiel, d'absolument scandaleux dans ses conclusions. On peut juste s'étonner de trouver, dans la liste de ceux pouvant être cédés (sans que la commission estime cependant ce transfert souhaitable, subtile rhétorique), des bâtiments tels que l’hôtel Jacques Cœur de Bourges, l’un des fleurons de l’architecture civile du XVe siècle, ou certains châteaux comme celui des ducs d’Epernon à Cadillac. On se demande en revanche quels départements ou régions verront un intérêt à récupérer des monuments moins connus et donc peu susceptibles de se révéler « rentables » (pour peu que la vocation d’une monument soit d’être rentable).

   Mais poser une question retorse à des gens intelligents est toujours dangereux : le plus intéressant est dans la conclusion, astucieuse et d'ailleurs parfaitement logique.  Si celle-ci devait être prise au pied de la lettre, le rapport pourrait bien se retourner contre l'objectif initial du ministère (le vrai, c’est-à-dire désengager financièrement l’Etat).
   En effet, on peut y lire le vœu suivant : «  Si cet exercice a bien eu pour objectif et raison d’être d’introduire un peu d’ordre et de rationalité dans la répartition du patrimoine entre l’Etat et les collectivités territoriales, la logique de l’opération n’appelle-t-elle pas un mouvement symétrique par lequel telle catégorie de monuments qui fait indéniablement partie de la mémoire nationale mais est aujourd’hui propriété d’une ville ou d’un département ferait retour à l’Etat parachevant la remise en ordre ? » Et la commission prend exemple des anciennes cathédrales ayant perdu ce caractère pour de simples raisons liées aux variations de la géographie administrative.
   Citons, ce qui n'est pas fait dans le rapport, ces ex-cathédrales (liste sans doute non exhaustive) : Alès, Béziers, Carcassonne (Saint-Nazaire-et-Saint-Celse), Elne, Lodève, Narbonne, Saint-Pons-de-Thomières, Uzès, Villeneuve-les-Maguelone, Castres, Condom, Eauze, Lavaur, Lectoure, Lombez, Mirepoix, Rieux-Volvestre, Saint-Bertrand-de-Comminges, Saint-Lizier (deux anciennes cathédrales dans cette seule ville), Vabres, Bazas, Dax, Lescar, Périgueux (Saint-Etienne-de-la-Cité), Oloron-Sainte-Marie, Sarlat-la-Canéda, Saintes, Maillezais, Saint-Samson, Saint-Malo, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Avranches, Lisieux, Laon, Noyon, Senlis, Boulogne-sur-Mer, Saint-Omer, Toul, Sélestat, Bourg-en-Bresse, Die, Moûtiers, Saint-Jean-de-Maurienne, Saint-Paul-Trois-Châteaux, Apt, Antibes, Arles, Carpentras, Cavaillon, Digne, Embrun, Entrevaux, Forcalquier, Fréjus, Grasse, Marseille (l’ancienne Major), Orange, Riez, Senez, Sisteron, Vaison-la-Romaine, Vence, Agde, Alet-les-Bains, Auxerre, Chalon-sur-Saône, Clamecy, Mâcon, sans oublier la cathédrale de Belfort, propriété de la ville !

   Félicitation au Ministre, qui vient de récupérer (au moins selon l’avis de la commission qu’il a lui-même créée) plus de 70 bâtiments religieux, et non des moindres.

   Cette énumération, si l’on suit les critères utilisés, n’est évidemment pas close. Voici, au hasard, mais on pourrait en trouver quelques centaines, trois exemples de monuments devant sans aucun doute appartenir à l’Etat.
   Les Salines d’Arc-et-Senans, chef d’œuvre absolu de Claude-Nicolas Ledoux, l’un des plus importants architectes français est classé patrimoine mondial par l’UNESCO. Or, il appartient actuellement au département du Doubs.
   Le théâtre antique d'Orange est lui aussi classé au patrimoine mondial. Il appartient à la ville d'Orange.
   La Vieille Charité n'est pas classée par l'Unesco. Mais qui peut dénier à ce chef d'oeuvre du baroque, dû au grand architecte, sculpteur et peintre Pierre Puget, la qualité de monument d'intérêt national. Il est aujourd'hui propriété de la ville de Marseille !

   On voit que le Ministre, s’il accède au souhait de la commission, risque d’ouvrir la boîte de Pandore et se retrouvera avec plus de monuments qu’auparavant. Mais gageons que cette partie du rapport sera bien vite oubliée !

 Didier Rykner
(mis en ligne le 17 novembre 2003)

Lien vers le texte du rapport sur le site du Ministère de la Culture

Voir brève du 18/11/04 et brève du 27/7/06, sur le même sujet.
 

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