Poussin ? Connais pas... (éditorial du 3 septembre 2003)  

  
  
Prenez au hasard n’importe quelle personne ayant fait des études supérieures et supposée, à ce titre, posséder un certain bagage culturel puis sondez-la sur ses connaissances en histoire de l’art. Très probablement, elle connaîtra les noms de Gauguin, Delacroix, Rubens ou Titien, sans d’ailleurs savoir les replacer précisément dans la chronologie. Citez-lui maintenant ceux de Girodet, Jordaens, Tintoret ou Andrea del Sarto. Il est à peu près certain qu’elle n’aura pas la moindre idée de qui il s’agit. Pour la sculpture, c’est encore pire. Seuls Rodin et Michel-Ange feront peut-être jaillir dans son œil une lueur de reconnaissance. J’oubliais Camille Claudel qui ne doit son immense et récente notoriété qu’au succès du film avec Isabelle Adjani. Mais Donatello, Bernin ou Pierre Puget, pour ne rien dire d’Arnolfo di Cambio ou François Girardon sont totalement ignorés par 99,9 % de nos compatriotes.
   Inversement, nommez quelques écrivains (au moins des écrivains français) dont l’importance est comparable : on se trouvera là en terrain sinon familier, du moins connu. Les Français donc, connaissent Molière et pas Poussin, Diderot et pas Clodion, Dumas et pas Chassériau. Ceci est normal : ils ont étudié les uns à l’école, et pas les autres. Cette ignorance, encore plus grande d’ailleurs pour l’architecture et les arts décoratifs, a des conséquences désastreuses. On ne peut s’empêcher de la lier au fait que la France a été - et est toujours, sous bien des aspects - l’un des pays occidentaux où le vandalisme a fait le plus de ravages. On ne peut comprendre ce que l’on ne connaît pas. Et à quoi bon conserver ce que l’on ne comprend pas.

   Régulièrement, cet état de fait est dénoncé par quelques esprits éclairés qui prêchent dans le désert. Car lorsqu’on les entend, on ne comprend rien à leur demande. Ainsi, récemment, l’ancien ministre de l’Education (et pourtant également ancien ministre de la Culture), Jack Lang, avait annoncé que l’éducation artistique serait enfin enseignée à l’école. Mais lorsque le ministre parlait d’éducation artistique, il fallait en réalité comprendre pratique artistique, amalgamant ainsi l’artiste et l’historien d’art. Si le second n’existerait pas sans le premier, les deux ne se confondent évidemment pas. Vous pouvez tant que vous le voulez apprendre à dessiner ou à jouer de la musique à un enfant (ce qui est, évidemment, une excellente chose) sans qu’il comprenne rien à l’art gothique ou à l’œuvre d’Ingres. Les rares fois où des professeurs abordent l’histoire de l’art à l’école - initiatives d’ailleurs toutes personnelles - il s’agit de professeur de dessin ou de professeurs d’histoire, qui n’ont a priori aucune compétence particulière dans ce domaine. L’absence d’éducation à l’histoire de l’art à l’école se poursuit au collège et au lycée, car il faut apprendre utile. Et chacun sait que l’histoire de l’art est inutile.
   N’espérons pas non plus que nos concitoyens puissent construire leur culture visuelle grâce à la télévision. Les émissions dignes de ce nom sont quasiment introuvables, et la plupart du temps rejetées à des heures impossibles ou sur des chaînes du câble à l’audience restreinte.

   Comment s’étonner dès lors de l’état de cette discipline dans notre pays ? Dans le numéro de juin du Giornale dell’arte, Pierre Rosenberg regrettait ainsi la pauvreté de l’édition d’art en France, comparée à l’Italie. Mais en Italie, l’histoire de l’art est depuis longtemps enseignée aux élèves et reconnue comme une discipline de base nécessaire à la formation d’un honnête homme. La conséquence sur le patrimoine y est visible : les œuvres d’art y sont pour l’essentiel bien conservées malgré leur nombre incalculable. Il suffit pour s’en convaincre de comparer l’état des tableaux des églises de France et d’Italie.
   Il est à craindre que cette situation ne soit destinée à durer. Seule lueur d’espoir, l’ouverture sans cesse reportée, mais qui devrait, pour une partie du bâtiment au moins, être effective d’ici la fin de l’année, de l’Institut National d’Histoire de l’Art. Celui-ci est déjà actif et a lancé de nombreux programmes de recherches. Espérons que cet outil prometteur, dont la bibliothèque (regroupant plusieurs bibliothèques existantes, et qui proposera environ 400.000 ouvrages en libre-accès) ouvrira en 2006 saura donner à la discipline cet élan qui lui manque aujourd’hui cruellement.

 Didier Rykner
(mis en ligne le 3 septembre 2003)

P.S. Si nous ne retirons rien à notre éditorial du 13 mai sur la dérive des expositions, force est de constater que le programme 2003-2004 du musée du Louvre est d’une richesse étonnante qui laisse augurer du meilleur. Pour les dessins, pas moins de cinq expositions (Boucher, Fragonard, Ingres, Lorenzo di Credi et les dessins français du XIXe siècle conservés au musée des Beaux-Arts d’Alger), deux manifestations consacrées à la sculpture et aux objets d’art vus à travers le prisme d’une technique (l’ivoire et le porphyre) auxquelles il faut rajouter pour la sculpture De Pigalle à Canova, et pour les objets d’art Martin-Guillaume Biennais, orfèvre. La peinture sera représentée par Delacroix et une exposition-dossier sur sa Barque de Dante. Enfin, sortant un peu du champ chronologique de La Tribune de l’Art, on pourra admirer une rétrospective sur les Primitifs français et un panorama de l’art sous Charles VI.

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