Le projet de décentralisation du ministre de la culture, tel qu'il l'a fait
connaître récemment, est réellement inquiétant, tant pour les monuments
historiques que pour les musées. On peut y lire la phrase suivante : "la réforme
prévue conduit à affirmer le rôle des communes comme des propriétaires de
monuments historiques pour qu'elles exercent la maîtrise d'ouvrage".
Rappelons que le maître d'ouvrage est celui qui définit les travaux à mener,
qui les supervise et qui choisit le maître d'œuvre, c'est-à-dire l'entreprise
en charge des travaux. Le maître d'ouvrage, jusqu'à aujourd'hui, était le
ministère, via le service des Monuments Historiques (1).
Si ce système n'est pas, loin s'en faut, idéal (certaines restaurations dues
aux Monuments Historiques sont plus que discutables), il a au moins le mérite
de confier à des spécialistes la gestion de chantiers extrêmement délicats
et complexes. Transférer cette mission aux maires, c'est-à-dire à des gens
souvent incompétents dans le domaine de l'art - peut-on,
d'ailleurs, vraiment le leur reprocher - est tout simplement aberrant. On
sait de plus que les maires sont fréquemment liés aux entrepreneurs
(quand ils ne le sont pas eux-mêmes) et aux intérêts locaux, ces derniers
allant rarement dans le sens de la préservation du patrimoine. Pour les mêmes
raisons, donner aux maires la compétence en matière de patrimoine non protégé et
la création de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager est
un véritable pousse au crime.
Il est, de plus, extraordinaire qu'un ministre qui prône la décentralisation
et l'autonomie se charge lui-même de décider quelles œuvres seront prêtées
en province, méprisant ouvertement les conservateurs des musées nationaux. Ainsi, on
apprend dans le même document que la Liberté guidant le peuple de Delacroix
sera "décentralisée". Le ministre se rend-il compte que cette œuvre
emblématique de l'artiste, qui mesure pas moins de 2,59 sur 3,25 mètres est
une toile fragile, qui ne saurait être déplacée sans de bonnes raisons
scientifiques ? Il y a peu, les conservateurs du Louvre s'étaient déjà opposés
au prêt de ce tableau au Japon. L'ordre était venu du sommet de l'Etat, et
Jean-Pierre Cuzin avait dû s'incliner, comme pour le prêt des Raphaël au musée
du Luxembourg lors d'une récente et calamiteuse exposition. On comprend mieux,
à la lecture de ce projet, la démission du responsable du département des
peintures. On comprend mal, en revanche, l'attitude d'Henri Loyrette, qui fut un
excellent directeur du musée d'Orsay, et qui semble aujourd'hui tout acquis aux
volontés de son ministre, même les plus discutables.
Fin juin, le musée du Louvre proposera la création d'une antenne en province.
On s'en veut d'avoir à rappeler au ministre que les antennes du Louvre existent déjà
: il s'agit des musées de province dont les richesses sont souvent largement
dues aux dépôts parisiens. La création d'une annexe au Musée National d'Art
Moderne a déjà été décidée à Metz. Les réserves de Beaubourg sont, il
est vrai, beaucoup plus riches que celles du Louvre. Mais en quoi la création
de cette antenne rendra-t-elle les œuvres plus accessibles pour les bordelais,
les rennais ou les lillois, pour qui il est bien plus simple de se rendre à
Paris qu'en Lorraine ? On ne peut d'ailleurs s'empêcher de se demander si
les prochains ministres ne créeront pas chacun une "antenne" d'un musée
national dans la région d'où ils sont originaires... Plus grave, le ministre
envisage sérieusement de créer un de ces dépôts d'œuvres du Louvre à l'étranger.
On le voit : ce que le ministre appelle décentralisation est en réalité une délocalisation. Une décentralisation intelligente est pourtant possible : la création des FRAC et des FRAM qui permettent aux régions d'enrichir leurs musées, ou la gestion de la seconde dation Picasso, équitablement répartie entre plusieurs musées en étaient des exemples. La vraie décentralisation, c'est celle qui permet à tous de s'enrichir, en leur donnant les moyens de le faire, pas celle qui prend à Pierre pour donner à Paul. Un exemple récent est fourni par la création du musée départemental de Vic-sur-Seille, dont nous parlons par ailleurs, et dont la localisation en Moselle ne doit pourtant rien à l'actuel ministre.
Loi sur l'archéologie préventive, délocalisation de la protection des monuments historiques, baisse des crédits de la culture,..., on n'en finit pas de constater le désintérêt du gouvernement pour le patrimoine. Dans son communiqué, le ministre annonce qu'il va organiser une exposition appelée La France (sic), qui sera présentée dans dix villes à partir de 2004. Citons, sans plus de commentaire - on pourra se reporter à un précédent éditorial sur la dérive des expositions - la prose ministérielle : « Cette exposition itinérante est destinée à dresser [...] un portrait généreux de la France dans la richesse de sa diversité, dans la multiplicité de ses enracinements, dans la solidarité de son devenir européen et méditerranéen. [...]. L'exposition [...] est conçue [...] selon une scénographie spectaculaire, inventive, ludique, animée, et avec l'accompagnement d'une médiation appropriée aux "visiteurs" attendus. » ! Mieux, cette exposition "s'adresse de manière particulière aux jeunes" et "les structures de l'Education nationale seront étroitement associées au projet [...] ». Moyen commode d'évacuer la nécessaire introduction de l'histoire de l'art dans les programmes scolaires.
L'"Etat culturel", que dénonçait à juste titre Marc Fumaroli, a de beaux jours devant lui.
Didier Rykner
(mis en ligne le 22 juin 2003)
(1) Nous parlons ici de la maîtrise d'ouvrage réelle ; le maître d'ouvrage théorique, même sur les monuments classés, est le propriétaire. Mais celui-ci doit prendre comme maître d'œuvre l'architecte en chef des monuments historiques qui exerce en réalité, la vraie maîtrise d'ouvrage. Le ministre confirme d'ailleurs cette interprétation quand il dit que "la maîtrise d'ouvrage des opérations de travaux sur les monuments historiques [est] aujourd'hui principalement exercée par l'Etat quelque soit le propriétaire du monument".
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