Deux ouvrages sur le mobilier XVIIIe


Il faut se rendre à l’évidence, le mobilier français du XVIIIe siècle est démodé, au point que l’on peut trouver des bergères Louis XV de qualité pour un prix dérisoire dans les salles de ventes. Il témoigne pourtant d’un savoir-faire virtuose et d’un art de vivre raffiné que les éditions Faton défendent en lui consacrant deux ouvrages en 2012. Le premier, écrit par un conservateur, présente le mobilier du Musée Nissim de Camondo, le second rédigé par un acteur du marché de l’art, met en lumière une dynastie d’ébénistes, les Roussel.

Le mobilier du Musée Nissim de Camondo

Si le livre publié en 2007 par les Arts décoratifs, Musée Nissim de Camondo la demeure d’un collectionneur, propose une histoire de la famille Camondo, évoque les goûts du célèbre collectionneur, détaille le fonctionnement et la destinée de sa maison, aucun ouvrage, curieusement, n’avait été jusqu’à ce jour spécifiquement consacré à son mobilier qui participa pourtant à sa célébrité. L’oubli est désormais réparé grâce à l’ouvrage de Sylvie Legrand-Rossi préfacé par Hélène David-Weill et introduit par Béatrice Salmon. L’auteur présente un florilège de meubles qu’elle analyse avec précision, un par un, sous la forme de notices détaillées illustrées de photographies en pleine page. Non exhaustif, ce catalogue présente 183 meubles et sièges, sur les quelque 355 pièces que conserve le musée, classés en deux grandes parties : le mobilier d’ébénisterie puis le mobilier de menuiserie. Chaque partie suit l’évolution des styles - le Louis XV, le style Transition, le Louis XVI et la fin du XVIIIe. Les meubles sont reproduits hors du contexte muséal, étudié pour eux-mêmes, mais la salle où ils se trouvent habituellement est précisée en haut de page.

En guise d’introduction, l’auteur rappelle le goût sûr du comte Moïse de Camondo pour le mobilier XVIIIe, la cohérence de ses choix et son œil avisé. Sa collection est particulièrement homogène, constituée par lui ex-nihilo ; ses volontés la concernant sont d’ailleurs très précises dans son testament : « aucun objet ne pourra être distrait de ma collection ni être ajouté » et « aucun meuble ni objet d’art ne devra être déplacé sauf certains sièges et tables qui gêneraient la circulation du public mais qui devront être placés dans la même pièce » (p.21).
Sylvie Legrand-Rossi termine son introduction par l’histoire de la création du musée que Moïse de Camondo voulait être une « reconstitution d’une demeure artistique du XVIIIe siècle ». Librement inspiré du Petit Trianon, l’hôtel fut construit par René Sergent (1865-1927) entre 1911 et 1914, conçu comme un écrin pour la collection du comte, dont le déploiement ne répond pas à des critères muséographiques ni même à l’exigence d’une exactitude historique, mais davantage au souhait d’une reconstitution d’ensembles harmonieux dans l’esprit du XVIIIe.

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1. Paravent à quatre feuilles double face,
exécuté par Jean-Baptiste Boulard (vers 1725-1789)
Paris, 1785
Hêtre - 130,5 x 67,3 cm (chaque feuille)
Paris, Musée Nissim de Camondo
Photo : Musée des Arts décoratifs de Paris

Ce travail est le fruit de longues recherches et la conservatrice a été épaulée par deux restaurateurs, Benoît Jenn, spécialisé dans le mobilier, et Xavier Bonnet, spécialisé dans le domaine de la tapisserie garniture de sièges. Pour chaque meuble, ils ont recensé toutes les marques, les estampilles, les étiquettes, identifié le bois, analysé les techniques de placage et de marqueterie, décortiqué les mécanismes, localisé des restaurations antérieures... Sylvie Legrand-Rossi a en outre entrepris de transcrire les deux carnets d’achats tenus méticuleusement par le collectionneur à partir de 1907 et jusqu’en 1935, ainsi qu’une série de factures, précieuses sources de renseignements sur la constitution de la collection.

Le premier achat important de Moïse de Camondo date de 1892 ; il s’agit d’une commode Transition estampillée Mathieu Guillaume Cramer au décor complexe de rosaces et d’entrelacs quadrilobés. S’enchaînent ensuite les acquisitions de chefs-d’œuvre témoignant de l’acuité de son jugement.
Le collectionneur acquit ainsi un paravent à quatre feuilles double face réalisé par Jean-Baptiste Boulard en 1785, sans connaître sa destination originale : le salon des Jeux de Louis XVI à Versailles (ill. 1). C’est le décor en épis de blé sur les montants qui a permis son identification. Quant aux médaillons qui ornent les feuilles, ils sont d’après Philippe de Lassalle (1723-1805). Une copie de ce paravent a été réalisée en 2011 et se trouve au château de Versailles. Parmi les autres pièces de menuiserie, quatre chaises voyeuses de Jean-Baptiste Sené ornaient le Salon Turc de Madame Élisabeth à Montreuil, dont une paire fut achetée par Camondo. Georges Jacob n’est pas en reste dans la collection, en témoigne une superbe paire de fauteuils à la reine, dotés d’un décor particulièrement riche, qui ont conservé leur polychromie d’origine.

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2. Table à gradin dite bonheur-du-jour
par Martin Carlin (vers 1730 – 1785)
Paris vers 1766-1770
Bâti en chêne, placage de bois de rose,
d’érable ondé, d’ébène et d’amarante, bronze,
plaques en porcelaine tendre de Sèvres
81 x 67 x 42 cm
Paris, Musée Nissim de Camondo
Photo : Musée Nissim de Camondo

Autre grand ébéniste, autre grand commanditaire, Jean-Henri Riesener livra une table chiffonnière en auge pour le cabinet intérieur de Marie-Antoinette au château de Saint-Cloud. De lui, on retiendra également une commode, sans doute une commande privée, pour laquelle il a fait preuve de prouesses techniques : les tiroirs sont dissimulés par des rideaux coulissants ; au centre, collée sur les rideaux, une marqueterie florale, découpée en lamelle, présente un bouquet de fleurs au rendu presque pictural. On perçoit l’influence d’Œben dont Riesener fut l’élève puis le successeur.
De son rival Jean-François Leleu, un secrétaire à abattant néoclassique étonne par ses larges dimensions. Une inspection plus poussée de cette pièce a permis de découvrir la date de 1782 sur le bâti. Sa marqueterie « à la reine », un décor de fleurons dans une mosaïque d’hexagones, se retrouve sur les meubles les plus précieux de Leleu.

Mais les ébénistes fournissaient également une production de luxe aux grands marchands merciers parisiens comme Simon-Philippe Poirier pour qui travaillait notamment Martin Carlin. C’est Poirier qui aurait eu l’idée d’ajouter des plaques de porcelaine de Sèvres sur le mobilier et Carlin réalisa ainsi un bonheur-du-jour de style Transition orné de dix-sept plaques (ill. 2). Le meuble aurait été donné par Marie-Antoinette au fermier général François-Marie Ménage de Pressigny.
Dominique Daguerre était lui aussi un marchand incontournable, successeur de Poirier rue Saint-Honoré, à qui Adam Weisweiler fournit un certains nombres d’ouvrages. Camondo acquit beaucoup d’œuvres de l’ébéniste, notamment une paire de bas d’armoire, plaqués d’ébène, ornés d’un panneau ovale en laque noire et or du Japon, à décor de vase fleuri. Roger Vandercruse dit Lacroix est très présent dans la collection puis Claude-Charles Saunier s’imposa, marquant ainsi l’évolution du goût du collectionneur, d’abord féru de meubles Transition, qui se tourna vers le style Louis XVI, surtout après la Grande Guerre.
Au fil des pages, apparaissent ainsi les les grands noms de l’ébénisterie et de la menuiserie du XVIIIe - on n’ose pas dire français, puisqu’il s’agit d’artistes venus du Nord pour la plupart - dont les créations sont mises au service de « l’éducation des artisans et des artistes » comme le souhaitait Moïse de Camondo.

Les Roussel, une dynastie d’ébénistes

Le second ouvrage publié par les éditions Faton met à l’honneur une dynastie d’ébénistes moins connus, Pierre I Roussel (1723-1782) et ses deux fils, Pierre-Michel (1743-1822) et Pierre II (vers 1749/1750 - après 1820).
L’auteur, François Quéré, a consacré ses recherches universitaires à Pierre Roussel et à Philippe Claude Montigny. Il est aujourd’hui en charge de la documentation et des recherches historiques au sein de la galerie Aaron - dont le directeur Hervé Aaron signe la postface de ce livre, préfacé en outre par Christan Baulez - et a créé, en 2003, avec Morgan Blaise, un cabinet de courtage et d’expertise en mobilier, tableaux et objets d’art.

Son étude tend à dégager les particularités de chacun des trois Roussel, qu’on a souvent pris pour un seul homme, voire confondus avec d’autres, et analyse le fonctionnement très spécifique de cette famille d’artisans et de marchands, victimes d’homonymies et du manque de précisions des documents d’archives. L’auteur retrace ainsi tant bien que mal la vie privée et professionnelle de chaque membre, puis dans une seconde partie, analyse leur production, sans chercher forcément à attribuer les meubles à l’un plutôt qu’à l’autre. Il faut noter en effet, qu’entre 1771 (date à laquelle Pierre II accède à la maîtrise) et 1782 (mort de Pierre I) les trois hommes étaient tous maîtres. « Le plus souvent nous palerons alors d’atelier de la rue de Charenton comme d’une marque recouvrant finalement le travail sans doute commun du père et de ses fils. ». François QUéré précise qu’il ne lui a pas été matériellement possible d’observer de visu l’ensemble des estampilles. Beaucoup d’œuvres sont d’ailleurs signalées comme étant passées dans des ventes ou chez des antiquaires sans que leur localisation actuelle ne soit précisée. Bien sûr, on peut aussi en admirer un certain nombre dans des musées de France et du monde, comme le Petit Palais, les Arts décoratifs ou Carnavalet mais aussi le musée de Budapest (ill. 3) et le Metropolitan de New York.

Les Roussel étaient des ébénistes qui se lancèrent aussi dans le commerce ; producteurs et marchands, il leur arrivait même de sous-traiter la fabrication afin d’augmenter leur offre. Le fait qu’ils soient à la fois ébénistes et marchands merciers ne facilite guère l’identification de leurs travaux car la découverte de leurs estampilles sur certains meubles signifie que ceux-ci sont passés par leurs boutiques de la rue Charenton ou de la rue Saint-Honoré, mais pas forcément qu’ils sont de leur main. Aussi l’auteur met-il en exergue les points communs avec la production d’ébénistes plus modestes, situés à proximité de l’atelier de la rue de Charenton qui durent probablement travailler pour la famille Roussel.

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3. Atelier Roussel
Toilette, vers 1750
Marqueterie de fleurs sur fond
de bois de rose et palissandre.
estampillée P. Roussel
Budapest, Musée des Arts décoratifs
Photo : Musée des Arts décoratifs de Budapest

Pierre I Roussel fut reçu à la maîtrise en 1745 ; en plus de son activité d’ébéniste, il devint marchand dès 1756. Il était fournisseur de marchands merciers et un réseau de revendeurs, notamment dans le Nord-Ouest de la France, plus particulièrement Rouen, ainsi qu’à l’étranger, notamment les Pays-Bas. Les clients privés de Pierre I Roussel sont plus difficiles à identifier. L’un des plus célèbres, cependant, est Louis-Joseph de Bourbon, huitième Prince de Condé qui embellit le château de Chantilly en 1748 et aménagea le Palais-Bourbon à Paris.
A sa mort, Pierre I Roussel laissait un patrimoine assez important et une entreprise prospère. On pourra ainsi trouver en annexe de l’ouvrage son inventaire après décès. C’est sa veuve qui reprit l’atelier et la boutique de Charenton. Et si Pierre I Roussel « n’atteint pas le sublime de certains de ses contemporains, il n’illustre pas moins l’une des facettes du goût au XVIIIe. Il est à B.V.R.B. ou à Mathieu Criaerd ce que telle demeure des champs élégante ou tel hôtel particulier de charme sont au château de Versailles. » (p. 89).
Son fils Pierre-Michel Roussel, reçu maître en 1766, installé rue Saint-Honoré en 1773, favorisa davantage son activité de marchand mercier. Il développa une clientèle flatteuse, notamment Louis Félicité Victoire d’Aumont, princesse de Monaco à qui il livra un guéridon, quatre commodes, deux consoles… Il fut aussi un fournisseur sporadique du Garde-Meuble de la Couronne, livrant notamment en 1786 une table-console en acajou pour le château de Rambouillet et une bibliothèque pour le palais des Tuileries, puis en 1787 une table bureau pour la bibliothèque de Madame Élisabeth à Versailles… Les Menus-Plaisirs lui achetèrent une console, un secrétaire, une bibliothèque ou encore des encoignures …
Reçu maître en 1771, Pierre II Roussel fut moins entreprenant que son frère et resta dans l’ombre. Il travaillait dans l’atelier de son père et, après la mort de celui-ci, estampilla certainement avec le fer paternel, encore valable puisque sa veuve avait repris l’affaire. On sait aussi que Pierre II s’associa avec Étienne Maurice Portarieu pour se lancer dans le commerce du bois des îles.

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4. Atelier Roussel
Commode à la Régence, vers 1765-1770.
Marqueterie de fleurs sur fond de sycomore
teinté tabac, de bois de rose et d’amarante
Estampillée P. Russel
Photo : Christie’s

Après avoir présenté la vie de chacun des Roussel, l’auteur classe leur production de manière chronologique, en fonction des styles qui se succédèrent alors, le Louis XV - la période du rocaille pur (1745-1760), la période du rocaille assagi (1760-1775), le goût grec assimilé (1770-1780) - puis le style Louis XVI. Pour chacune de ces époques, il analyse les différents types de meubles produits dans l’atelier (commodes, encoignures, bureaux, secrétaires..) puis les marqueteries en vogue ainsi que les bronzes. Contrairement à l’ouvrage sur le Musée Nissim de Camondo, ce livre ne se présente donc pas sous la forme d’un catalogue avec des notices. On peut d’ailleurs regretter que le texte ne renvoie pas aux illustrations et rende ainsi la lecture plus fastidieuse.
Pour les marqueteries et les décors plaqués, les Roussel jouèrent avec les veines des bois et furent reconnus pour leurs marqueteries de fleurs (ill. 3). Au cours de la période dite du « rocaille assagi », ils développèrent des décors de rubans en arabesques dans des compositions abstraites, s’inspirant souvent des grands modèles des ornemanistes qu’ils réinterprétaient. Avec l’apparition du « goût grec », ils favorisèrent les marqueteries de paysages et de ruines, recomposés à partir d’éléments préfabriqués par des ébénistes spécialisés. On voit aussi des marqueteries représentant des meubles comme sur la commode du Musée Jacquemart-André, ainsi que des marqueteries de trophées qui s’épanouirent dans les années 1770, essentiellement des trophées musicaux chez Roussel. Sur les meubles Louis XVI, les marqueteries de paysages et d’attributs qui, comme celle des fleurs, firent le succès des Roussel, perdurèrent, tandis que la marqueterie en mosaïque devint plus variée.

La commode était l’un des meubles les plus produits par l’atelier, de même que les secrétaires en armoire et à rideaux dont les grandes plages permettaient de déployer des marqueteries à fleurs. Les ébénistes savaient en outre faire preuve d’inventivité dans les formes des toilettes et des tables à écrire pour lesquelles ils leur arrivait de sous-traiter, auprès de Germain Landin par exemple, au moins pour le bâti. L’atelier fabriqua également des meubles à mécanismes, certainement influencés par Œben. Parmi les réalisations les plus originales, une étonnante commode a sans doute été créée intégralement par l’atelier et n’est pas sans rappeler l’œuvre d’Adrien Delorme (ill. 4). Quant aux meubles de goût grec, les Roussel n’en créèrent pas énormément, c’est d’ailleurs un aspect méconnu de leur production, et l’auteur intègre à cette partie les commodes Transition. Au cours de l’époque Louis XVI, les Roussel semblèrent de plus en plus favoriser leur activité de marchands, en témoignent les meubles très différents de leur style, qui portent leur estampille.

Sylvie Legrand-Rossi, Le Mobilier du Musée Nissim de Camondo, Éditions Faton, 2012, 232 p., 75 €. ISBN : 978-2-87844-161-1

François Quéré, Les Roussel, une dynastie d’ébénistes au XVIIIe siècle Éditions Faton, 2012, 238 p., 88 €. ISBN : 9782878441581


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 19 décembre 2012




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