Pour ceux qui ne sont pas familiers de Rome,
il est bon de rappeler que le Panthéon est aujourd’hui une église ; il
n’est pas inutile non plus de se souvenir que c’est l’un des plus beaux
monuments du monde : sa façade grandiose et son volume intérieur, à
l’ineffable équilibre fait de pureté géométrique magnifiée par la lumière,
moment de perfection universelle dépassant le simple cadre de l’art romain,
ont influencé deux mille ans d’architecture en Occident.
Les
autorités ecclésiastiques et culturelles de Rome, les cardinaux Ruini et
Poupard, Monseigneur Renzo Giuliani et Monseigneur Lorenzo Zichichi, ont cru bon
d’y organiser une manifestation qui se clôt ces jours-ci : La
Madonna nell’Arte contemporanea. Omaggio ai XXV anni di Pontificato di S. S.
Giovanni Paolo II nel Pantheon (14 octobre-20 novembre 2003).
La Tribune de l’Art ne traite pas de
la création contemporaine et elle n’est donc pas le lieu pour commenter les
choix d’œuvres par les commissaires de l’exposition (Chia, Guttuso, Manzù,
Mitoraj…) On notera quand même, au passage, un prêt très incongru du musée
Picasso de Paris, surtout si l’on tente de se remémorer les sentiments
religieux de l’artiste et d’imaginer ce qu’il aurait pensé de ce jubilé
pontifical !
En revanche, on est en droit de s’indigner de l’usage qui est
fait là du patrimoine mondial. En effet, non seulement une grande et ridicule
bannière – représentant le pape de dos, en train de prier – défigurait la
colonnade de la façade, à la majesté déjà mise à mal par les marchands de
souvenirs qui sévissent jusque sur les marches du monument, mais la scénographie
de l’exposition, fade willmoterie due à l’architecte Giovanni Belardi, avec
ses tubes de métal et ses spots criards, excluait toute possibilité
d’admirer sereinement la plus belle coupole de l’Antiquité.
De quel droit les responsables de l’édifice privent-ils les
amateurs d’art de la jouissance d’une œuvre dont ils ont la garde, non la
propriété ? Au nom de quelle idéologie ringarde de la modernité se
permet-on de frustrer des visiteurs qui viennent à Rome pour peu de temps,
parfois de très loin, et n’y reviendront peut-être plus jamais ? Quelle
est la légitimité culturelle d’une action qui nie
un art, en son cœur, pour en imposer un autre, que le visiteur ne souhaitait
pas voir là ? N’existe-t-il pas d’endroits adéquats, à Rome, pour présenter
de l’art contemporain ? Croit-on « valoriser » le Panthéon
par une telle manifestation et en a-t-il besoin ?
Chez nous aussi, on « valorise », on « anime » à tout
va, à Oiron, aux Tuileries, à Avignon, à Lille… La liste serait trop longue
et déprimante. On accroche aussi des bannières à Saint-Paul, à
Notre-Dame-de-Lorette…, oripeaux pathétiques dont se passeraient bien les laïcs
amateurs de patrimoine et d’architecture et même les catholiques, soyons-en
convaincus. On installe aussi des pots de fleurs sur les sublimes volées
d’escaliers de la Madeleine, comble de vulgarité mémère et non-sens esthétique.
Le kitsch involontaire (?) gagne partout ; les années qui viennent vont être
rudes pour ceux qui tentent de conserver un peu de sa beauté à notre
environnement.
Pierre
Curie
(mis en ligne le 17 novembre 2003)
Lire une réaction à cette brève (et la réponse de Pierre Curie) dans le courrier.
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