La polémique autour de la Vieille
Italienne du musée du Havre ne semble pas prête de s’éteindre. Voilà
un casse-tête d’attributionniste dont seule la peinture ancienne avait donné
des exemples jusqu’à ce jour. Schnetz ? Géricault ? Navez ?
Des articles, une exposition, un catalogue : on a spéculé, débattu,
argumenté, on s'est convaincu, puis rétracté, tout cela, il faut bien le
dire, essentiellement sur la base de jugements subjectifs. Mais c’est là une
de règles de l’histoire de l’art. Les historiens ont donc rivalisé d’ingéniosité
pour faire un sort à cette Vieille Italienne qui n’en reste pas moins
abandonnée au mystère de sa naissance.
Le point de vue récemment
exprimé par Denis Coekelberghs dans les colonnes de la Tribune de
l’art (29 février), suivi d’une réponse
de Bruno Chenique (6 mars), m’ont inspiré quelques mises au point que je
suis tenté de proposer, au risque de mettre une nouvelle fois le puzzle en pièces.
Je l’avoue d’entrée, je n’ai pas l’ombre d’une pièce nouvelle, et la
vieille femme de mon puzzle ressemblera probablement autant à l’original que
des portraits cubistes à leurs modèles : la bouche de Schnetz, le nez de
Cogniet, les yeux de Géricault et les chiffons de Navez. Mais j’entends déjà
les spécialistes : « Ah ! Pardon Monsieur ! C’est un
fichu de Schnetz ! Et ce glacis sur le nez, n’est-ce pas la touche de
Navez ? » Mais je m’égare, tâchons d’être sérieux et considérons
les trois postulats.
1. Navez
Ce portrait est de Navez. C’est son plus
beau, ou plutôt, son plus puissant, celui dans lequel la physionomie respire le
plus la « nature ». En vain cherchera-t-il à égaler ce coup de maître
dans ses scènes italiennes postérieures : la chiromancienne de sa Scène
de brigands (1821, collection privée) n’est que l’ombre de notre Vieille
Italienne, ressemblante sans doute, mais sans consistance. La nature se sera
laissée capturée une fois par Navez, mais pas deux. Il n’aura de cesse de la
poursuivre, et toujours elle fuira.
2. Schnetz
Conformément à son attribution d’origine,
la Vieille Italienne est l’œuvre de Schnetz. C’est son tableau le
plus original, le plus intrigant. Comparé à sa noble et hiératique Diseuse
de bonne aventure de Clermont-Ferrand (qu’il n’y a pas lieu de donner à
Navez comme Bruno Chenique l’a rappelé), cette attribution peut laisser
perplexe : le coloris et la touche diffèrent incontestablement. Mais si
l’on considère le premier comme une étude peinte dans la demi pénombre de
l’atelier et le second comme un tableau d’invention, assorti d’une palette
séduisante propre à l’exotisme du sujet, les différences alors
s’expliquent. Pourquoi lui refuser ?
Si l’on prend en considération la Paysanne des environs de
Rome de Léon Cogniet1
(musée des beaux-arts d’Orléans), posée de trois-quarts dans un intérieur,
il est une hypothèse que l’on se doit de considérer : Schnetz et
Cogniet ont pu peindre, ou du moins ébaucher, la vieille Italienne lors d’une
même séance de pose. On connaît en effet plusieurs cas de séances de travail
collectives et amicales autour d’un même modèle dans ces années : en
1820 le brigand Mazzochi pose dans sa prison de Termini à la fois pour
Michallon et Léopold Robert2 ;
en 1825 Pierre Guérin offre une séance de pose à trois de ses protégés de
la Villa Médicis3 ; il très probable
également que les tableaux de Schnetz et de Navez, rapprochés par Denis
Coekelberghs, représentant le même Capucin en prière sous deux angles différents
aient la même origine4.
Mais il faut l’avouer, l’attribution à Schnetz résiste
mal à la vue du tableau. Il est l’œuvre d’un peintre qui non seulement
n’a pas cherché à dissimuler la nature indigène de cette ancêtre, mais qui
l’a en plus capté d’instinct. Nulle part ailleurs Schnetz n’a témoigné
d’une aussi « belle et frappante laideur5 ».
La présence physique imposante de la figure, son regard comme dénué de
conscience, cette psychologie étrangère à l’homme « civilisé »
en somme, annoncent incontestablement la série des monomanes de Géricault. Ce
qui n’a bien sûr pas valeur de preuve.
3. Géricault
Cette étude est de Géricault et date de son
voyage italien (1816-1817). Il a découvert le premier ce modèle que ses amis
lui emprunteront par la suite, de même qu’ils se disputeront bientôt la
jeune Vittoria Caldoni. Cette version toutefois pose un problème : sur le
plan technique, le corpus italien de Géricault aujourd’hui connu (dessins mis
à part) se compose essentiellement d’esquisses peintes sur papier, et
affiche, sur le plan iconographique, une totale indifférence pour la partie de
l’expression (j’entends « expression physionomique »). Seules la
couleur locale, l’antique beauté et la vivacité du peuple, la grandeur des
maîtres anciens, semblent l’avoir intéressé.
Comme l’ont bien montré les analyses stylistiques et
iconographiques de Bruno Chenique6, son goût de la
physionomie ne viendra qu’au retour en France, au moment de l’élaboration
du Radeau de la Méduse, et se confirmera dans les portraits qui
suivront. Ce constat amène cependant l’auteur à une conclusion aujourd’hui
fort discutée, et d’autant plus discutable qu’elle néglige, à mon sens,
l’une des motivations essentielles du peintre. La Vielle Italienne
serait un portrait de mémoire postérieur de quatre ans à sa rencontre avec le
modèle, voire même un portrait d’interprétation d’après une peinture de
Schnetz : une étude d’après nature, sans la nature en somme.
D’ailleurs, Géricault n’a-t-il pas peint « un Vendéen sans aller en
Vendée, des Noirs sans aller en Afrique ni aux Antilles, des Orientaux sans
aller en Orient7 » ?
Certes, mais ce sont eux qui sont venus à lui. De même que c’est à Paris
que Léon Cogniet a trouvé les Esquimaux qu’il peignit en 1826 (musée de
Cleveland). Or, avouons-le, les chances pour que cette Italienne ait fait le
voyage à Paris vers 1820 sont quasiment nulles.
Pour ma part, je gage que l’intérêt inconditionnel de Géricault
pour l’altérité – l’homme étranger, l’homme malade –, ressort
incontestable de son œuvre, nécessitait la présence physique des êtres
qu’il peignait, dut-il seulement les esquisser pour achever son œuvre dans la
solitude de l’atelier. Cette sensibilité, à mon sens, n’aurait pu se
satisfaire d’une recomposition physionomique à plusieurs années
d’intervalle. Tel procédé se rencontre dans les portraits posthumes, dans
les tableaux d’imagination ; il est inconcevable dans une tête d’étude
considérée comme une fin en soi.
Si la Vieille Italienne est de Géricault, elle fut peinte
en Italie ; elle représente un premier et magistral essai dans la partie
de l’expression que le peintre approfondira à son retour en France. La
question du style, qui la rapproche en effet singulièrement des monomanes des
années 1820, est secondaire. L’évolution stylistique sur une si courte période
n’est pas un processus objectivable, elle ne constitue en rien une marche irréversible.
Cette évolution est aléatoire, elle a pu être suspendue par l’artiste pour
des raisons circonstancielles et subjectives qui aujourd’hui nous échappent,
puis approfondie plus tard pour les mêmes raisons.
Mehdi Korchane
(mis en ligne le 11 mars 2004)
1.
Léon Cogniet réside à la Villa Médicis de décembre 1817 à septembre
1822. La séance a donc pu avoir lieu en 1818-1819 ou en 1821-1822, périodes
au cours desquelles Schnetz est présent à Rome.
2.
Ces deux études ont été commentées à plusieurs reprises ; voir les
notices récentes de Blandine Lesage et d’Olivier Bonfait dans le
catalogue de l’exposition Maestà di Roma, Rome, Villa Médicis,
2003, p. 521-522 et 547-548.
3.
Voir mon étude dans A. Le Normand-Romain, F. Fossier et M. Korchane, Correspondance
des directeurs de l’Académie de France à Rome. Directorat de Pierre Guérin
(1823-1828), Rome-Paris, à paraître en 2004.
4.
Le Capucin en prière de Schnetz et L’aumône à l’Ermite
rapprochés par Denis Coekelberghs (la Tribune de l’art, 29 février
2004) qui a permis de situer le premier tableau, traditionnellement daté de
1867, vers 1820-1821.
5.
Selon l’expression si juste de Jacques Foucart, dans « Schnetz,
entre l’histoire et le genre », catalogue de l’exposition Jean-Victor
Schnetz 1787-1870. Couleurs d’Italie, musée du château de Flers,
2000, p. 10.
6.
Catalogue de l’exposition Autour de la Vieille Italienne de Géricault.
Quatre peintres pour un modèle, musée du Louvre, musée du château de
Flers, musée Malraux,Le Havre, 2002, p. 13-21. Malgré nos divergences, il
faut reconnaître l’intuition de Bruno Chenique qui a attiré
l’attention de tous sur ce tableau et sans laquelle ce débat n’aurait
pas lieu.
7.
Ibid., p. 19.
8.
Ibid., « La Vieille Italienne au laboratoire », p. 28-31.
9.
Il serait injuste en effet d’oublier que cette découverte revient à
Bruno Chenique, que je remercie au passage pour nos débats géricaldiens
vifs et passionnés.
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