L’exceptionnelle collection de peintures du 19e
siècle de l’Américain Grenville L. Winthrop (1864-1943) vient d’être
exposée au musée des beaux-arts de Lyon. Elle quittera bientôt ses cimaises
pour être présentée à la National Gallery de Londres et achèvera son
parcours à l’automne au Metropolitan Museum à New York.
Les collections réunies par Winthrop et léguées
en 1943 à l’université de Harvard révèlent des goûts on ne peut plus éclectiques :
art asiatique, pendules, porcelaines de Wedgwood, antiquités égyptiennes et précolombiennes,
gravures du 19e siècle. Mais c’est la section d’art occidental
du 19e siècle que l’exposition met en valeur. Dans ce domaine,
Winthrop affichait un goût très décidé pour ce que ce siècle à produit de
plus étranger à la réalité : les sphères idéales d’Ingres et des Préraphaélites
croisent les mondes romantiques de Géricault et Delacroix, l’univers dématérialisé
de Flaxman, l’imaginaire prophétique de Blake. Et la présence de
Menzel,
Daumier ou de quelques impressionnistes n’arrivent pas à effacer
l’impression que ce collectionneur vivait dans un autre monde. Aussi cette réunion
d’images apparaît-elle comme un miroir de la psychologie et de l’âme
d’un homme qui a projeté sa vie dans un ailleurs. L’exposition en fait la
brillante démonstration, mais pour en prendre toute la mesure, il faut
parcourir la biographie de Grenville Winthrop publiée par Stephan Wolohojian
dans le catalogue. Issue d’une famille fortunée de banquiers et de
gouverneurs de la Nouvelle Angleterre, Grenville se montra dès sa jeunesse peu
en accord avec les ambitions de pouvoir de ses aïeux. Dans les années 1880,
tandis qu’il fait ses études de droit à Harvard, les cours qui retiennent le
plus son attention sont ceux de l’historien d’art Charles Eliot Norton, apôtre
américain de l’Esthétisme inauguré en Angleterre par Walter Pater et qui a
nourri la seconde génération préraphaélite (Burne-Jones,
Morris, Watts,
Rossetti dernière période). Les idées et les préférences de Winthrop en
matière d’art en furent marquées à jamais et évoluèrent peu jusqu’à la
fin de vie. Tournant le dos à une carrière d’avocat peu désirée, il fit du
collectionnisme sa profession.
Les hommes de la famille Winthrop étaient
d’une trempe singulière : « personnes timides, réservées, ainsi
qu’obnubilées par leurs ancêtres » écrit S. Wolohojian. Grenville était
distant, grave et solitaire ; sa réserve pouvait susciter la crainte
« lorsqu’elle s’accompagnait de détermination mêlée à une
courtoisie tout aristocratique ». Il vécut essentiellement confiné dans
son manoir du Massachusetts puis dans sa maison new-yorkaise au milieu de ses œuvres
chéries. Elles le furent vraisemblablement plus que les femmes qui l’entourèrent :
c’est là un élément clé pour apprécier la sympathie de l’homme pour ses
tableaux. Le suicide de sa femme Mary après la naissance de leur seconde fille
mit fin à un mariage aussi raisonnable que malheureux. Après ce drame, pour éviter
à ses filles toute émotion forte et tout surmenage, il les éleva hors de la
société dans sa maison de campagne avec l’assistance d’un chef végétarien
pour garantir leur santé et d’un précepteur pour assurer leur éducation. A
mesure qu’elles grandissaient Winthrop redoublait de rigidité et de contrôle
sur leur vie au point que Emily et Kate, devenues adultes, suffocant dans
l’univers que leur père avait méticuleusement arrangé pour ses objets
inertes, firent tout pour lui déplaire et pour le fuir. Le portrait n’est pas
sans évoquer le collectionneur misanthrope et décadent imaginé par Huysmans
à la même époque. Mais s’il n’y a pas l’ombre d’un épisode sulfureux
dans la vie de Winthrop, contrairement à celle de Des Esseintes, on constate néanmoins
que la femme tient dans sa collection une place obsédante : tel est
l’objet que cet homme n’aura jamais possédé qu’en songe et en tableaux.
Les Angélique, les Odalisque à l’esclave, les Béatrice, les Lucrèce
Borgia, les Jane Morris furent ses véritables maîtresses. Elles cédèrent
parfois leur place à quelque éphèbe ou quelque figure au sexe indéterminé,
mais c’est que l’époque reconnaissait dans l’androgyne un parangon du
beau idéal.
On a écrit que Winthrop n’avait
choisi que les œuvres les moins provocantes d’Ingres et de Burne-Jones :
« il châtre Burne-Jones, il congèle Ingres, il moralise Rossetti »1.
Il y a là un malentendu. Ingres s'est-il révélé plus sensuel
que dans cette Odalisque à l'esclave et dans cette
Angélique? A-t-il peint un nu féminin provocant, une Origine du
monde? Non. Et que les mots incisifs de Baudelaire nous permettent de faire cette mise
au point : Ingres a sacrifié à la sensualité autant que « sa préoccupation
presque maladive du style » le lui permettait. Or, chez Ingres, la
lascivité ne peut guère s’épanouir que dans les lignes : « le
peintre supprime souvent le modelé ou l’amoindrit jusqu’à l’invisible,
espérant ainsi donner plus de valeur au contour, si bien que ses figures ont
l’air de patrons d’une forme très correcte, gonflés d’une matière molle
et non vivante, étrangère à l’organisme humain2 ».
Si un tel jugement peut s’appliquer à l’Odalisque, Ingres aurait pu
aisément s’en défendre en rappelant que ce tableau de commande avait été
exécuté en l’absence de modèle vivant qui pourtant « donne
indispensablement la vie à une œuvre et la fait palpiter3 ».
La fraîche étude d’Angélique en revanche aurait pu servir d’illustration
à ce bon mot perfide du même Baudelaire : « Il arrive quelquefois
que l’œil tombe sur des morceaux charmants, irréprochablement vivants ;
mais cette méchante pensée traverse alors l’esprit, que ce n’est pas M.
Ingres qui a cherché la nature, mais la nature qui a violé le peintre, et que
cette haute et puissante dame l’a dompté par son ascendant irrésistible ».
Ce serait mal comprendre Burne-Jones que de lui attribuer une âme
virile : le corps masculin vu par ce peintre est par essence asexué, dévitalisé.
Comme l’a si bien résumé jadis Robert de La Sizerane, ses héros « sont
las de leur force, embarrassés de leur taille et quasi honteux de leur beauté.
Ils sont bâtis comme des colonnes et ils penchent comme des roseaux » ;
son Persée, par exemple, a l’air « d’un jardinier indolent, qui
grimpe à un arbre fruitier armé d’un sécateur4 » !
Que dire du moralisme de Rossetti sinon qu’il est une part essentielle du
mysticisme swedenborgien qui imprègne toute sa poésie ? L’image de
Lizzie Siddal, épouse défunte transfigurée en Béatrice dans son tableau le
plus envoûtant (Beata Beatrix) est l’emblème d’un amour conjugal
sublimé dans la mort. Les portraits de Jane Morris sont au contraire des
concentrés de formes charnelles qui frisent le morbide tant le fétichisme des
attributs sensuels – chevelure, lèvres, cou de cygne – y est accusé. Les
Préraphaélites « cherchaient à défouler dans leur peinture la vie
passionnelle que les mœurs victoriennes faisaient tout pour ignorer ou réprimer :
les extases des sens, le trouble des consciences coupables, la fièvre de
l’amour et de la perdition5 ».
Voilà qui redonne à la morale de Rossetti son véritable sens, celui d’une réaction
au puritanisme de la société contemporaine. Grenville Winthrop ne l’ignorait
certainement pas et sans doute défoulait-il à son tour dans la contemplation
esthétique cette vie passionnelle qu’il était incapable d’exprimer par le
corps. Voilà pourquoi il n’était probablement pas, en dépit des apparences,
le puritain qu’on a vu en lui. Il suffirait d’ailleurs d’ajouter à la
liste de ses trésors décadents ce Saint Sébastien de Redon (lové dans
une matrice hérissée de flèches en dedans !) et ces dessins délicieusement
pervers de Beardsley. Dès lors, il n’y a pas lieu de s’étonner du goût de
Winthrop pour l’art féroce de Géricault : la Mutinerie à bord du
radeau de la Méduse est d’ailleurs l’une des visions les plus désespérées
du célèbre naufrage et l’un des plus beaux dessins de l’artiste.
On a également fait de son manque d’intérêt pour l’art
contemporain (« je ne me sens pas d’affinité avec les surréalistes,
daddistes [sic] et leurs semblables » avouait-il en 1937), la preuve
d’un goût réactionnaire, ou du moins d’une étroitesse d’esprit qui le
distinguait des collectionneurs américains contemporains. C’est oublier que
les surréalistes eux-mêmes éprouvaient une fascination pour les Préraphaélites,
tel Salvador Dali rendant hommage au « surréalisme spectral de l’Eternel
Féminin préraphaélite » dans la revue Minotaure en 1936, soit
douze ans avant la célébration de leur centenaire.
On l’aura compris en lisant le rapide résumé
de sa vie, partage et générosité n’étaient pas le fort de Winthrop.
Vincent Pomarède rappelle dans son introduction au catalogue qu’en aménageant
ses collections dans sa résidence new-yorkaise acquise en 1926, il ne s’était réservé qu’une seule chambre à coucher
« omettant volontairement les chambres d’amis et les pièces de
rencontres sociales et amicales ». Winthrop, qui avait un sens prononcé
de l’élitisme, sélectionnait ses visiteurs parmi la seule communauté de spécialistes,
« amoureux de la beauté » et étudiants en arts, à condition
qu’ils fussent issus de quelque prestigieuse université et en premier lieu de
Harvard. L’idée qu’un large public puissent jouir de ses œuvres après sa
mort lui répugnait. Il pensait que seuls les initiés étaient à même de goûter
les accords mélodieux de ses tableaux et de leurs arrangements, car fidèle aux
théories de Walter Pater (« tout art tend à rejoindre la musique »),
il se flattait de n’avoir jamais rien acheté qui ne comporta de la musique
(pour ce qui regarde cet art, Debussy pensait quant à lui qu’ « au lieu
de chercher à répandre l’art dans le public » il valait mieux fonder
« une société d’ésotérisme musical »). En cela le connaisseur
restait fidèle à une fin de siècle qui avait érigé l’hermétisme en
posture esthétique et sociale. Aussi ne céda-t-il jamais aux sollicitations répétées
de ses amis de maintenir ses collections à New York où elles auraient pu
constituer un musée indépendant aussi influent que le Whitney, le Frick ou la
Morgan Library. L’université de Harvard fut seule bénéficiaire de sa
philanthropie. Dépositaire de ce précieux fonds, l’équipe du Fogg Art
Museum a donc quelque peu trahi l’esprit de réserve et de confidentialité
dans lequel Winthrop l’avait préservé. Personne ne s’en plaindra. C’est
là une occasion unique de voir l’un des ensembles privés les plus importants
jamais constitué d’œuvres du 19e, dans lequel artistes français
et anglais entretiennent un dialogue complice et intelligent.
Mehdi Korchane
(mis en ligne le 20 mai 2003)
![]()
Notes :
1.
Philippe Dagen, « La collection sage et chaste du puritain Winthrop »,
Le Monde, 17 avril 2003.
2.
Baudelaire, Ecrits esthétiques, Christian Bourgois éd., coll.
10/18, Paris, p. 257
3.
Ingres à Gatteaux, 17 décembre 1840, cité par Gary Tinterow dans le
catalogue de l’exposition p. 198.
4.
Citer par Mario Praz, qu’on peut aujourd’hui encore lire avec profit,
dans Le pacte avec le serpent, Christian Bourgois éd., Paris, p.
254.
5.
Mario Praz, op. cit, p. 198.
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