Merci pour votre éditorial à propos de l'exposition des œuvres de Caravage à la National Gallery de Londres. Il me paraît qu'une manifestation de cette qualité, si elle n'apporte pas de lumière nouvelle sur une œuvre, n'en est pas moins légitime en ce qu'elle est susceptible d'attirer un public surtout composé de néophytes, qui ne demande que d'éprouver le plaisir de la découverte. Lorsque cet état de fait est patent,cela donne le panorama admirable du Grand Palais avec l'ensemble de tableaux de la peinture française dans les collections allemandes. Mais le public ? peu nombreux, on dirait, encore que, et c'est regrettable, sans doute. Mais, que de satisfactions pour l'amateur qui peut, sans bousculade, s'approcher, se reculer, contempler à loisir, revenir sur ses pas, et demeurer en la place autant qu'il le souhaite. Sans être incommodé ni par une bousculade, ni par des groupes, ni par une furia d'audiophones nasillards. Vous me direz que la Direction de Musées Nationaux ne s'y retrouve pas en terme de retour sur investissement. Certes, mais que de plaisir dispensé au public anonyme qui en bénéficie ! Faudrait-il battre les estrades pour faire que les foules grossissent, comme s'il s'agissait, en l'espèce, d'un show à Bercy ou d'un concert au Zénith ? cela s'est vu, mais poser ainsi la question vaut,me semble t-il, réponse. Concilier intérêt de la recherche, et réussite publique n'est pas impossible, mais difficile, sauf lorsqu'il s'agit de réunir des ensembles d'œuvres de Picasso, Matisse, Léger ou autres de pareille envergure. Les expositions temporaires sont donc, avant tout, des paris, tant il est vrai qu'elles focalisent, souvent à « perte », l'attention d'un nombre restreint de visiteurs. La coutume s'est instauré depuis belle lurette d'aimanter les foules, grâce à des noms et thèmes prestigieux. On peut aimer la peinture des fonds et être attiré par des manifestations spécifiques. Ces dernières on l'infini mérite de susciter de nouvelles curiosités, sinon d'amener à la découverte d'œuvres insignes, et d'artistes peu connus ou même inconnus du large public amateur. N'est-ce pas, au fond, ce qui pique la passion d'un amoureux de l'art qui n'aura jamais le loisir assez commode pour visiter - s'il s'agit par exemple de l'exposition du Grand Palais - dix à vingt musées d'outre-Rhin ? En outre, il me semble patent que ces expositions temporaires, même lorsqu'elles ne permettent pas à la R.M.N. un sûr retour sur investissement, sont l'occasion de valoriser notre patrimoine quand elles permettent à nos chercheurs de faire œuvre innovante. De substantiels catalogues en attestent. Ils sont nécessaires, bien qu'ils ne touchent qu'une part minime des visiteurs. Ils sont onéreux, sans doute, et pour nos établissements, et pour les amateurs friands de connaissances, mais c'est ainsi. Maintenant, serait-il opportun, sinon judicieux, de demander à l'heure où l'Europe cherche à s'unir davantage, et mieux, d'élargir nos échanges ? Combien d'expositions de haute crête montées en Grande Bretagne, Italie, Allemagne, et ailleurs, nous passent, à notre dam, sous le nez ? Il est difficile de créer à volonté un large flux équilibré de visiteurs. En pareil domaine, la publicité ne peut provenir que de nos médias nationaux, apparemment en retard pour participer à une intelligente valorisation de nos manifestations. Encore qu'il faille y regarder à deux fois tant la manière, si elle est de style tape à l'oeil, à l'exemple, hélas, de L'Exposition impossible 2 diffusée dimanche 15 mai à 13 h 45 sur France 2 -pour exprimer la meilleure volonté du monde- est capitale, qui peut tout mélanger, le bon grain à l'ivraie. Sans état d'âme aucun, à ce qu'il appert, en compagnie de conservateurs, personnalités médiatiques aussi, bien sympathiques en eux-mêmes, mais qui servaient, peu ou prou, d'alibi à cette entreprise. On y faisait cohabiter, sans vergogne, les Carpeaux, Fantin-Latour, Degas (bravo)... avec les banalités phalliques d'un Fabrice Hyber ! happy few monté en épingle par Guillaume Durand. Comme quoi, nos médias demeurent réticents à évoquer nos expositions de façon simple et courageuse sans se commettre dans des excès de mode qui s'avèrent, au fond, contre-productifs. Ah, inventer la meilleure manière d'attirer un bon volume de visiteurs en les répartissant au mieux de nos manifestations n'est pas encore pour demain.

Lucien Curzi
(courrier mis en ligne le 18 mai 2005)


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