Monsieur,

   Je me permets de réagir brièvement au billet d'humeur de Pierre Curie que je trouve assez excessif dans son genre...

   L'appréciation de chefs-d'œuvre de l'architecture, qui sont encore des lieux vivants comme il le rappelle lui-même, peut aussi s'accorder d'un peu de « modernité » sans toutefois que celle-ci ne vienne défigurer, bien évidemment, les lieux où elle s'introduit : les récentes intrusions d'un art contemporain officiel et académique, qui s'articule le plus souvent autour d'une thématique de préférence blasphématoire (cf. Wim Delvoye), à l'intérieur des lieux les plus sacrés sont autrement plus graves et choquantes, que la vue de ces quelques expositions événementielles qui semblent tant blesser l'œil averti de Pierre Curie...

   Hurler devant le curé de Saint-Paul-Saint-Louis qui ose suspendre occasionnellement une banderole devant son église est un peu ridicule... Il y a quand même des situations plus graves et préoccupantes : quand reverra t-on la tour St Jacques ? Le parvis du Trocadéro restera t-il éternellement confiné entre deux palissades couvertes de tags tandis que les herbes folles écartent les dalles du sol ?

   De même, je ne vois pas très bien en quoi fleurir les escaliers de La Madeleine constitue un scandale voire une hérésie ! Dans ce cas-ci pourquoi ne pas vouloir chasser les fleurs de l'escalier de la Trinité-des-Monts à Rome ? L'Eglise de La Madeleine est bien assez sobre et sévère comme ça : égayer l'ensemble sans le défigurer, me semble être une bonne chose. Cessons de toujours vouloir transformer en musées « morts » des lieux encore vivants comme les églises. Veillons juste - et soyons impitoyable sur ce point - à leur protection, et enfin chassons de nous tout sentiment d'aigreur, car après tout les "mémères" aussi ont bien droit à leur petit plaisir !

Cordialement,

Pierre Jourjon
(courrier reçu et mis en ligne le 18 novembre 2003)

Réponse de Pierre Curie :

Monsieur,

   Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, dit-on, et à mon avis encore moins la tolérance. La pratique d’une religion dans un lieu patrimonial implique, en France du moins, l’observance stricte d’un minimum de respect mutuel entre fidèles affectataires et laïcs : silence pendant les offices (ou, si l’on veut, chaussures laissées à l’entrée de la mosquée et kippa portée à la synagogue), tenue correcte, bien sûr, et comportement approprié. En échange : accessibilité, visibilité et respect des œuvres patrimoniales, à commencer par l’édifice public qui les contient.

   Est-ce trop demander ?

   J’aime, sans mélanger les genres, l’architecture et les fleurs, l’art contemporain et le patrimoine, et bien d’autres choses encore. Ce que je n’aime pas, c’est que « les petits plaisirs des mémères » (je vous cite) viennent – au nom de quelle préséance ? – gâcher les miens.

PS : Une bannière est accrochée à la façade de Saint-Paul-Saint-Louis en quasi permanence, je l’affirme sans hurler, et il n’y a pas de fleurs sur l’escalier de la Trinité-des-Monts à Rome.

Pierre Curie
(courrier reçu et mis en ligne le 20 novembre 2003)


Réaction de Jean-David Jumeau-Lafond

   A propos du courrier de Pierre Curie, qui date déjà de quelques mois, je ne puis m'empêcher d'ajouter une petite pierre à cet édifice protestataire... en évoquant, après le Panthéon romain... le Panthéon parisien. Certes, l'ex-église Sainte-Geneviève n'est plus une église mais « seulement » une nécropole. Jusqu'à preuve du contraire, c'est donc un lieu « sacré » sinon par sa religiosité du moins par sa vocation funéraire. Or, dans la crypte où reposent les élus que l'on sait et certains qu'on a, il est vrai, oubliés, figurent désormais, et là aussi, les banderoles maudites que notre époque éprise d'affichage et d'ostentation ont imposé au lieu. Que le visiteur dispose d'un plan et d'un dépliant lui rappelant la personnalité des grands hommes qui reposent au Panthéon est une nécessité évidente. Que cette information, cependant, passe par l'installation, devant chaque « chapelle » de la crypte d'une bannière pseudo-design, à la manière que l'on sait, et bien entendu, multicolore, stupéfait ! Le lieu n'est plus la crypte mystérieuse où l'on déambule entre des tombeaux, mais le barnum pédagogique et signalétique cher (dans tous les sens du terme) à nos administrations culturelles. L'information sur le lieu usurpe le lieu lui-même, remplace l'objet, l'occulte, ôte en tout cas, à cette nécropole sa dimension funèbre et recueillie au profit du bavardage satisfait. Et, par surcroît, pour parler un langage moins fleuri, c'est « moche ». Mais ne réfléchissent-ils jamais, ceux qui ont en charge de tels monuments ?

Jean-David Jumeau-Lafond
(courrier reçu le 10 juin et mis en ligne le 13 juin 2004)

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