| « ... « Liberté, Égalité, Fraternité », belle devise pour une bande de brigands... » écrit Eugène Delacroix dans son journal.
Comment qualifierait-il en 2006, avec tous les fiers donataires du Louvre – qui, pour beaucoup, demandaient explicitement dans leurs testaments à ce que les œuvres par eux léguées à notre Musée National ne le quittent jamais – ces fonctionnaires qui ont le souci de tout sauf du respect de l'œuvre d'art, de l'artiste et surtout du Musée dont ils ont la charges et dont la mission est de conserver l’œuvre et de la montrer au public in situ ?
Citons ici un propos de Degas, que M. Loyrette admire puisqu’il lui a consacré un volumineux ouvrage1, rapporté par Ambroise Vollard :
« - On ne connaît de cette litho que deux épreuves, la vôtre et une autre qui a disparu. [C'est Loïs Delteil qui parle]
- Eh bien, moi, monsieur j'ai mis vingt ans à trouver ce Delacroix. Que les autres en fassent autant. Et Degas, sans même montrer à M. Delteil la litho qu'il avait extraite du carton, la remit à sa place.
- Mais, monsieur Degas, fit alors Delteil, tout le monde a droit à l'art.
- Je me moque bien de ce droit que vous donnez à tout le monde. Mon Delacroix ne sortira pas de ce carton.
Et quand Delteil s'en fut allé tout penaud.
Vous verrez, Vollard, qu'on en arrivera à faire sortir les Raphaël et les Rembrandt des musées pour les promener dans les casernes, dans les foires, dans les prisons, sous prétexte que tout le monde a droit à la beauté… »2
Delacroix et Degas ! Les artistes sont toujours quelque peu visionnaires ! Vous en conviendrez. Vous conviendrez également que tout le monde a droit à l’œuvre d’art, mais pas dans n’importe quelle condition.
Si vous rendez visite au site internet du Louvre, sous le chapitre « Mécénat », dans la partie « Foire aux questions » (traduction en français, bizarre et quelque peu réductrice, de l’anglais « Frequently Asked Questions » !) http://www.louvre.fr/llv/aide/faq.jsp
A la question : « Pourquoi le Louvre a-t-il besoin de mon soutien ? », vous trouverez la réponse qui suit :
« Plus largement, la mission du musée du Louvre est de transmettre aux générations futures quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre de l'humanité. Cette responsabilité est l'affaire de tous ceux qui sont sensibles aux œuvres d'art et à l'importance du patrimoine national.... »
Il est clair que le texte nomme « le Louvre » en ses magnifiques bâtiments à Paris et non le Louvre dispersé ailleurs ! Il est évident, d’après ce texte, que c’est une « responsabilité ». Il est clairement défini qu’il s’agit du « patrimoine national ». Il est bien stipulé que c’est « l’affaire de ceux qui sont sensibles aux œuvres d'art. ».
Voilà qui nous donne le droit et le devoir de nous exprimer.
Puisqu’il est question de faire sortir des œuvres des locaux du Louvre pour une longue période, toute personne « sensible aux œuvres d'art » est en droit de poser la question suivante :
Quel est donc le motif pour cette extradition culturelle que l’on annonce limitée dans le temps ? Extradition faite à la demande de quelle puissance ? De quelle la nature est donc cette puissance ? Artistique, culturelle, politique, financière, diplomatique ? Au fait, il est légitime aussi de demander à quelles conditions ? Quels crimes ont donc commis ces enfants légitimes des artistes : les œuvres ?
Un élément de réponse, si ce n’est tout simplement la réponse, est qu’elles sont d’abord et avant tout des œuvres d’art et point d’argent. Pensez donc, elles sont la propriété de l’État et donc inaliénables ; on ne peut pas même les remettre sur le marché ! Ah, si ce musée pouvait être ailleurs, sous d’autres cieux, dans une autre nation où ce principe – d’aucuns diront ce dogme - n’existait pas !
Alors pourquoi promener les œuvres du Louvre comme une bête de race bien brossée et joliment enrubannée devant un comice agricole ? Pourquoi, en particulier à l'époque où l'on se déplace relativement facilement ? Pourquoi agir ainsi alors que nous sommes noyés par des informations de toutes sortes au point de ne plus reconnaitre nos repères culturels ? (De là, la nécessité aussi de ne point promener nos repères les plus précieux !) Pourquoi à l'époque où Internet met à la portée d’un nombre croissant de personnes une profusion de données dans lesquelles ceux qui ont perdu leurs racines - tels des plantes après une tempête sur un terrain raviné et dévasté - ne peuvent plus faire le choix judicieux du terreau qui leur convient ? Qu'est-il besoin de déplacer les œuvres du Louvre sous d'autres cieux, fussent-ils à quelques encablures des berges de la Seine ?
Mon, que dis-je ?, notre soutien au Louvre n'est pas fait dans le but de dilapider et gaspiller, de disperser et disséminer, même temporairement, les chefs-d'œuvre qui y sont entrés au fil des décennies et des siècles soit par acquisition, soit par don, soit par donation, soit par legs. Notre soutien est bel et bien fait pour en conserver l'intégrité et l’intégralité.
C'est une question de respect des artistes et de leurs œuvres ; c'est une question de respect du passé, mais aussi du présent et de l'avenir... C'est une échelle de valeur qui met l'art, comme œuvre d'esprit - je veux dire « spirituelle » disons « religieuse » pour éviter tout malentendu - en tout premier lieu. Cette échelle de valeur se doit d'être respectée par le Louvre...
Je veux soutenir le Louvre mais dans son intégralité et dans sa permanence. Je ne veux pas d’un Louvre estropié et écorché ; je ne veux pas d’un Louvre, version « cirque-Pinder » dont on vante la ménagerie et les clowns et qui, à la fin de la saison, revient prendre ses quartiers d’hiver… Ou alors, si cela est, celui et ceux qui en ont la responsabilité au nom de l’État sont eux-mêmes aveugles de nature, par intérêt ou par funeste influence.
Je mesure exactement ce que le mot « aristocrate » implique de négatif dans l’inconscient culturel français. Cependant, une œuvre d’art nous appelle à devenir des aristocrates, c’est-à-dire des personnes qui excellent dans leurs visions, dans leurs sentiments et dans leurs pensées. Compris dans ce sens étendu, non restreint, culturellement positif, le Louvre est un lieu privilégié, au centre culturel et géographique de la Nation française, ouvert à tous, d’où qu’ils viennent, et qui nous aide à mieux voir, à mieux sentir et à mieux exprimer notre pensée. Au Louvre, pour peu que vous regardiez, que vous faites le silence en vous devant une œuvre magistrale, il nous est donné la possibilité d’être un aristocrate, ne serait-ce qu’un instant fugace. Mais quel instant !
Mesdames, Messieurs les responsables, je vous prie de ne pas nous priver de cet héritage inestimable. Conservez-nous intact ce joyau qui nous permet d’exceller. Je vous supplie de ne pas ébrécher, ne fût-ce que d’une heure, ne fût-ce que d’une œuvre, ce musée où ma pensée personnelle et celle de personne d’autre peut évoluer selon sa propre résonance ; c’est vrai pour moi ; c’est vrai pour d’autres. Une visite au Louvre avec certaines œuvres de mon choix est comme un rendez-vous d’amour. Ne vous arrogez pas le droit de décider pour moi, pour nous, quelle œuvre du Louvre fait partie de notre carnet d’adresses intimes.
Le véritable combat est culturel et non politique ou pécuniaire ! Car que cache donc toute cette promenade « dans les casernes, dans les foires, dans les prisons, sous prétexte que tout le monde a droit à la beauté » si ce n'est une quête, une requête, une revendication – non déclarées et habilement maquillées – d’influence et d'argent au détriment de l’œuvre d'art ? Ne nous dites pas qu’il faut de l’argent pour restaurer les œuvres. Le bon sens veut qu’on ne promène pas Balthazar de l’autre côté de l’Atlantique pour qu’il ne souffre pas, stricto sensu, dans sa chair d’œuvre vivante. Il a déjà subi une chirurgie esthétique en 1980 ! Ne me dites pas que son déplacement – possible - permettra de lever des fonds pour lui offrir une seconde intervention ! Mais non Balthazar est en pleine forme, me direz-vous, nous consacrerons les fonds à d’autres malades. Ah ! N’ouvrons pas le difficile, voire inextricable débat de la restauration des œuvres d’art. Je ferme donc cette parenthèse.
Que de « bienfaits » - j’allais écrire « méfaits » - ne vous rendent pas les services de communication ? Combien précieux vous sont-ils dans la poursuite de vos projets ! Que ne nous cache point le « droit de réserve » des services de communication de l’entreprise « Le Louvre » qui règle la solde mensuelle de ses employés ? Peut-être la vérité, tout simplement.
Je vous en prie, laissez nos repères culturels où ils sont dans le temps et dans l’espace. Ils sont la propriété de l’État français, ils sont donc celle de chacun de nous, la vôtre, la mienne et celles de tous les autres. De quel droit allez-vous nous priver du privilège de payer une entrée au Louvre pour aller voir telle ou telle œuvre qui nous touche personnellement ? A l’ère de la transparence, du « loft », du « baladeur MP3 », du « package touristique » et de ce je ne sais quoi d’autre, merci de me conserver, mesdames, messieurs les Conservateurs, le Louvre intact. Au fait, n’est-ce point la définition même de la mission qui vous est confiée par l’État au nom de tous les Français ?
« La vérité est une découverte » affirmait Eugène Carrière – dont 2006 est le centenaire du décès - à Puvis de Chavannes. Ne mutilez pas le temple où je peux faire la découverte de ma vérité personnelle en regardant des œuvres d’art, en dialoguant avec elles. Loin de moi la prétention d’être unique sur ce point !
Nous nous attendons à ce que vous soyez les rigoureux garants de l’intégrité du temple de l’Art qu’est le Louvre. N’écoutez donc pas les sirènes séductrices qui vous vantent d’autres charmes dans d’autres temples sous d’autres cieux. Il est des modes, quand le sens des responsabilités de sa mission vous habite, dont il faut savoir se préserver au risque d’une trahison. C’est difficile mais incontournable.
J’emprunte encore la plume de Delacroix pour conclure :
« Il faut dominer le goût du jour ou être son esclave. »4
Refusons d’être les esclaves du goût du jour. En ce qui me concerne, je refuse de l’être… Lecteur, amoureux du Louvre, le refuses-tu aussi ?
(courrier mis en ligne le 22 janvier 2006)
L'auteur de ces lignes n'a pas souhaité que son nom soit divulgué
1. Henri Loyrette, Degas, Éditions Fayard. 1991.
2. Ambroise Vollard, Souvenirs d'un marchand de tableaux, Éditions Albin Michel, 1937, p. 330.
3. Eugène Delacroix (in Carnets de croquis. Eugène Delacroix, éditions Siloé et Cercle d’Art, Paris, 1980. Reproduction carnet de croquis, dictionnaire des beaux-arts, p. 123).
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