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Courrier de Bertrand Ducourau à propos du débat sur la restauration des Monuments Historiques

   J'ai pris connaissance avec beaucoup d'intérêt du débat publié dans votre tribune suite à la mise en cause du service des monuments historiques par M.Recht. Je ne sais pas à dire vrai si c'est la question de la restauration qui est au coeur de l'enjeu, ou bien la condamnation d'un service public perçu, comme le dénote bien l'article de Mme Vuillemard, comme une entité obscurantiste et décalée dans son siècle, coupée et à contre courant de la recherche, jalousement crispée sur son monopole décisionnel. Je trouve très simpliste le clivage qui consisterait à opposer les Historiens d'Art et les acteurs d'une restauration.
   En tant que conservateur du patrimoine et acteur direct (mais non exclusif) de nombreux chantiers, je ne crois pas usurpé de me dire aussi historien d'art. Tout comme le sont les Conservateurs des antiquités et objets d'art dans les départements, et le sont aussi ces interlocuteurs constants que sont les "érudits locaux" ou les associations, souvent les seuls à s'être penché avec assiduité sur l'histoire d'une église perdue au fond d'une vallée pyrénéenne, une maison forte du Quercy, un équipement minier dans l'Aveyron... Je crois donc que sous le terme d'Historien d'Art sont désignés les Universitaires qui, rappelons le, sont présents dans toutes les instances de protection du patrimoine, Commission régionale du patrimoine et des sites, commission départementale des objets mobiliers, Commission supérieure des monuments historiques. Leur compétence y est unanimement perçue comme indispensable, et leur légitimité admise par tous.
   En revanche, pour ce qui est des chantiers, ces historiens d'art universitaires ne sont des collaborateurs des services patrimoniaux que de façon occasionnelle. Pourquoi ? Déjà parce que rien, aucun texte ayant force juridique ne le prévoit. Un tel partenariat ne peut donc être que le fruit d'une relation inter-institutionnelle, qui tôt ou tard doit prendre la forme d'un projet culturel cohérent, profitable à chacune en tant qu'entité scientifique. Et je crois ici nécessaire de retourner à l'Université le compliment de l'obscurantisme qu'elle adresse au service des monuments historiques. S'il est évoqué le fait qu'aucun universitaire n'ait été associé en 25 ans sur des chantiers de polychromie en Alsace, je ne peux que répondre par l'exemple de nombreuses demandes de collaboration, jamais honorées par une université absorbée par ses propres projets de recherche qui ne coincident pas avec l'actualité des chantiers.
   Je crois donc tendancieux de diffuser l'image d'une instance sachante, volontairement tenue à l'écart par une autre, opérationnelle mais défaillante du point de vue de la connaissance. Les partenariats entre les services patrimoniaux et les sections des sciences de la matière de plusieurs universités (Bordeaux, Toulouse) illustrent d'ailleurs précisément le contraire. Je ne crois pas qu'aucun service des monuments historiques n'ait un quelconque intérêt à agir en clandestinité par rapport à l'ensemble de ceux qui ont une voix légitime sur le présent et l'avenir du patrimoine. C'est même ce qui donne toute sa complexité à la notion de patrimoine et, plus concrètement, aux chantiers de restauration. En bientôt dix ans d'exercice, j'ai rarement eu le sentiment d'incarner une politique unilatérale, surtout exerçant dans une région principalement rurale où la moindre restauration ne se fait, comme partout ailleurs, sans l'accord du conseil municipal toujours soucieux, avec ses critères, de son bien commun. Pour ma part je suis convaincu d'un rapprochement nécessaire entre les services patrimoniaux et l'université. Mais ce rapprochement doit prendre la forme d'un véritable projet scientifique contractualisé (qui inclue aussi les sciences dites dures), et ne peut se limiter de façon factuelle et spectaculaire aux chantiers qui brillent d'un éclat élitiste, et qui ne sont que la part congrue des chantiers patrimoniaux et du domaine d'investigation qu'ils constituent.

Bertrand Ducourau
Conservateur des Monuments Historiques
DRAC Midi-Pyrénées
(courrier mis en ligne le 26 octobre 2005)

Remarque de Didier Rykner :

   Il semble nécessaire de préciser à nouveau qu'il n'est pas question de jeter l'anathème sur l'ensemble de l'institution des Monuments historiques. Ce n'est aucunement mon intention, et je ne crois pas que c'était le sens de l'intervention d'Anne Vuillemard. Je tiens à préciser en outre, pour éviter que la discussion ne dévie, qu'il est évident que les conservateurs du patrimoine, et parfois les architectes des monuments historiques, sont des historiens de l'art et qu'il n'a jamais été question de leur contester cette qualité. Le débat porte sur la participation des historiens de l'art spécialistes aux restaurations concernant leur domaine de recherche. Un conservateur du patrimoine ne peut être expert en tout, et connaître parfaitement les peintures murales romanes et l'architecture des années 1930, les grilles en fer forgé du XVIIIe siècle et les tableaux religieux du XIXe…
   Par ailleurs, on ne doit pas restreindre le débat aux seuls universitaires. On ne peut oublier les conservateurs de musée qui devraient pouvoir intervenir dans leur champ de compétence, en particulier la restauration des tableaux d'église, et les nombreux historiens d'art indépendant, ou appartenant à des institutions non universitaires. La controverse ne peut se concentrer sur une opposition réductrice monuments historiques / université.

Didier Rykner

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Pour faciliter la lecture de l'ensemble du débat, celui-ci est mis en ligne ici (sur une seule page, par ordre chronologique des interventions)