« Vivre
son œuvre »
Un texte de Carolus-Duran sur l'art du portrait par Sylvie
Patry, conservateur
du Patrimoine, pensionnaire à l’Institut national d’histoire de l’art
« Les
œuvres ne se forment que d’aspirations ou de sensations évoquées. C’est
une perpétuelle résurrection de Lazare. Vivre son œuvre est la condition sine qua non de sa puissance d’expression et de sa vérité. »
(Carolus-Duran)
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Atelier
Carpin |
Portraitiste
recherché depuis le succès de la Dame au
gant (Paris, musée d’Orsay) et de la Dame
rousse (Bruxelles, musées royaux des Beaux-Arts) aux Salons de 1869 et de
1872, qui l’imposent parmi les célébrités
de la scène artistique parisienne, Carolus-Duran est aussi à partir de 1874
un enseignant renommé. Il ouvre un atelier pour les hommes, puis un autre
pour les jeunes femmes qu’il anime en compagnie de Jean-Jacques
Henner. La
formation des plus jeunes est une activité à laquelle se consacrent tous les
peintres établis, que l’on songe à Bouguereau,
Cabanel, Gérôme ou Bonnat.
Carolus-Duran est l’un des plus chaleureux, des plus ouverts et des plus appréciés.
Dès l’ouverture de son atelier boulevard du Montparnasse, il attire en nombre toujours croissant des étudiants venus du monde
entier : y « affluaient les peintres venus d’Angleterre et surtout
d’Amérique, car les meilleurs artistes de cette dernière contrée ont été
instruits chez lui. L’enseignement qu’il donnait ainsi doit compter pour une
des choses les plus remarquables du temps1».
Le bilan de cette activité de formation et le rôle de l’atelier de Carolus
n’a pas encore été entièrement dressé, en dépit des études remarquables
menées notamment sur ses élèves américains ou sur ses relations avec les
artistes nordiques2.
De cet enseignement subsistent principalement les témoignages et souvenirs
qu’en ont publié les anciens élèves3.
Carolus-Duran passait chaque semaine à l’atelier corriger les esquisses de
chacun, il joignait parfois l’exemple
au commentaire et exécutait un morceau sur la toile devant une assistance
acquise et médusée. Ces démonstrations de brio ont tôt fait partie de la légende
du peintre, d’autant qu’elles s’accordent bien avec son esthétique du fa
presto. Mais il est un aspect qui n’a jamais été étudié, c’est la
part plus théorique de cet enseignement. Pourtant, « enseignant avec la
parole autant qu’avec le pinceau, c’est un véritable cours artistique
auquel se livre le maître, faisant ainsi l’éducation morale de ses disciples
attentives, formant leur goût et leur jugement en même temps, qu’il leur
apprend la peinture. Les jours de composition, tout en corrigeant, il cause, et
un sténographe saisit au vol l’impression rapide, exprimée en belle langue
élégante et facile, avec un savoir approfondi et une compétence au-dessus de
toute discussion.4 »
Ces réflexions n’auraient probablement pas formé un corps de doctrine à
proprement parler. Elles se situent dans la tradition des propos d’ateliers
chers au XIXe siècle, où le maître mêlent des analyses de la tradition et
des apophtègmes sur l’art de peindre en général. Carolus-Duran y attache
cependant un soin particulier, d’autant plus fort peut-être qu’il était un
autodidacte, issu d’une famille totalement étrangère aux arts. Après avoir
fréquenté les écoles académiques de Lille sous la conduite de Cadet de
Beaupré et de François Souchon (1845-1855), il se fraie seul un chemin et se
constitue un panthéon artistique en copiant dans les musées de Lille, du
Louvre, puis d’Italie et d’Espagne, en marge des voies officielles que sont
alors l’école des Beaux-Arts et l’académie de France à Rome. Ces
causeries d’art possédaient toutes les caractéristiques de
l’improvisation, comme souvent chez Carolus-Duran, mais elles étaient quand même
méditées dans un coin du somptueux atelier du passage Stanislas :
« Ce cabinet, en face du retour de la porte, forme une sorte de baie ou
d’alcôve qui, coupant la vaste pièce, sert au peintre de cabinet de travail.
Là est son bureau, chargé de livres et de papiers. Là il écrit et il prépare
ses conférences de l’école. » « Ces études sur l’art, ainsi
improvisées et pieusement recueillies, formeront quelque jour un volume d’un
bien haut intérêt.5 »
Sept ans auparavant, Jules Claretie, éminent critique, administrateur de la Comédie
Française et ami intime de Carolus
Duran avait émis un semblable vœu : « A peine nous reste-t-il le
temps d’indiquer chez ce maître, jeune encore et dont l’œuvre grandit, une
ardente éloquence, une vigueur vaillante dans l’enseignement parlé qu’il
donne à ses élèves. On pourrait publier ses leçons
et ses lettres6 ».
Le projet ne fut jamais mené à bien. Sans doute faut-il en incriminer le
manque de temps (travailleur acharné, Carolus honore d’innombrables commandes
de portraits jusqu’au milieu des années 1890), les voyages incessants,
l’absence d’esprit de système de l’auteur, et peut-être sa propension
impénitente à l’exercice dévorant des mondanités. Quand, à la fin de
1904, portraitiste de moins en moins sollicité, Carolus est nommé directeur de
l’Académie de France à Rome, place essentielle dans l’enseignement des
arts, il n’éprouve pas davantage le besoin de réunir ces études et propos
à destination des générations futures7.
C’est qu’il est déjà le représentant de traditions et de pratiques d’un
autre âge. A défaut des positions acquises dans l’organisation des instances
artistiques, le leadership esthétique des peintres consacrés par les circuits
officiels de la seconde moitié du XIXe siècle est alors contesté par les
mouvements et les sensibilités nouvelles qui, contrairement aux
impressionnistes, ont le souci de théoriser leur art. Mais la théorie
artistique a-t-elle jamais été du côté de ces peintres taxés d’académisme ?
On peut en douter. Sans résoudre la question de la modernité ou de l’académisme
de Carolus-Duran, un fragment de conférence de Carolus sur l’art, recueilli
auprès du maître au faîte de sa gloire vers 1888 et jamais republié depuis,
« mieux que toutes les appréciations, indiquera l’opinion du maître,
ses tendances artistiques, ses appréciations sur les Maîtres passés et ses études
personnelles8».
Traitant de la tradition et de l’art du portrait, il éclaire aussi les
tableaux rassemblés aujourd’hui à Saintes. Nous le publions dans son intégralité
ci-après9.
C’est
la tradition picturale et l’analyse des maîtres du passé qui offrent à
Carolus-Duran le point d’entrée de sa réflexion sur l’art. Rien d’étonnant
à cela. Il s’est avant tout formé au musée et n’a cessé de copier sa
carrière durant. Un portrait tardif de Carolus-Duran (voir illustration
ci-joint), datant des premières années du XXe siècle, ne révèle-t-il pas au
milieu des portraits de la main du maître deux copies ? Sur le mur de
droite, on reconnaît la partie inférieure du Débarquement de Marie de Médicis
de Rubens, conservé au musée du Louvre. Derrière le chevalet à gauche de la
photographie, on distingue une étude d’après le Portrait d’Innocent X, exécuté
lors du premier séjour romain (1862-1866) : cette copie, qui était un véritable
talisman, souvenir du choc et de la révélation éprouvés par le jeune
Carolus, figure dans l’inventaire des biens dressés après le décès de
l’artiste, qui l’avait conservé jusqu’à sa mort. Le commerce étroit
avec les maîtres est un point essentiel de l’enseignement et de la pratique
picturale au XIXe siècle : Carolus n’y déroge pas. Mais le savoir-faire
et la technique que procure cette fréquentation ne sont pas à ses yeux le plus
important : si l’artiste limite sa lecture de la tradition à
l’apprentissage de formes et de recettes, il ne recueille pas complètement
les fruits de leur enseignement. La réflexion de Carolus part à la fois des œuvres
et de l’histoire de l’art, car un «exemple dans le passé s’applique
singulièrement au présent. Et les mêmes causes produiraient les mêmes effets
désastreux. » Si l’on ne doit pas s’en tenir à la lettre mais à
l’esprit des maîtres, c’est que l’œuvre naît de la « puissance
sensitive de l’artiste » ; elle ne peut être qu’expression
individuelle. La position de Carolus n’est pas éloignée de la théorie du
coin de nature vue par un tempérament, développée par Emile Zola. Sa défense
de la traduction face à l’imitation évoquent certes dans ce vocabulaire un
peu désuet les vieilles lunes des débats académiques ; il n’en reste
pas moins que le primat dévolu à la « puissance sensitive » et à
l’expression des sentiments personnels face à la nature est aussi illustré
par les milieux plus « modernistes », que Carolus, ami d’Edouard
Manet et de Claude Monet, a abondamment fréquentés à ses débuts. Il en résulte
que, si la tradition reste le socle essentiel de toute pratique et réflexion
artistiques, cette tradition est pour Carolus une tradition choisie. L’artiste
doit piocher en fonction de ses besoins et trouver les maîtres qui y répondent
le mieux. Par son opportunisme, la démarche renvoie à l’éclectisme typique
de la seconde moitié du XIXe siècle, sans s’y résumer tout à fait, car le
peintre met cette recherche au service de l’expression de la personnalité de
l’artiste. Il s’attaque ainsi à la précellence accordée à Raphaël dans
l’enseignement artistique par les élèves et les suiveurs d’Ingres. Autant
la fusion Ingres-Raphaël était le fruit légitime d’un libre choix, autant
la norme raphaélesque imposée par des Ingristes qui ont mal assimilé la leçon
de leur maître est stérile. Peut-être Carolus-Duran vise-t-il le raphaélisme
de principe de Bouguereau et de Cabanel. Il aurait pu opposer l’ingrisme rénovateur
de ses compagnons de jeunesse, Degas ou Bracquemond. Carolus n’a de cesse en
effet d’élargir les références artistiques de ces élèves et, au nom
de l’expression individuelle et de la variété contre l’assèchement né
d’une référence unique et dominante, il place en position de supériorité
des peintres de genre comme De Brauwer ou Téniers. Dans le sillage d’une
opposition déjà un peu vieillie entre Ingres et Delacroix, Carolus qui n’a
jamais caché son admiration pour Delacroix, choisit de préférence des
coloristes, même si Holbein et Ingres occupent une place de choix dans sa réflexion
sur le portrait. L’ouverture de Carolus-Duran à l’ensemble de la tradition,
des maîtres établis aux peintres de genre, rappelle qu’il fut l’un des
tout premier avec Manet à faire de Velasquez le « peintre des peintres»,
selon le mot de Manet : « à l’époque où [Carolus] se rend à
Madrid [1866-1867], il faut pour découvrir et pour comprendre le plus grand de
tous les peintres espagnols, Velazquez, et pour le prendre pour patron, une véritable
prédestination. Songez qu’à cette époque, le vaporeux Murillo et le
clair-obscur de Ribera sont les deux seules choses que l’on connaisse de cet
art, et que l’on croie ses caractéristiques ; […] enfin que Velazquez
n’est que fort peu estimé de la critique, dont il est tout juste connu […]10 ».
Cette manie de Velasquez a nourri bien des quolibets à l’encontre de Carolus,
« doublure11»
médiocre et fantasmée de Velasquez (son enseignement a souvent été
ironiquement réduit à la seule injonction de Velasquez), elle offre cependant,
dans le contexte de la diffusion de l’hispanisme au XIXe siècle, une belle
marque d’indépendance de jugement face aux panthéons établis. Avec
Velasquez, Carolus, comme Ingres autrefois avec Raphaël, a trouvé son maître
à peindre, mais aussi un maître
à penser la peinture et tout particulièrement le portrait.
Velasquez réunit les qualités essentielles du portraitiste chez Carolus :
abnégation du peintre face au modèle, qui, saisi dans ce qu’il a de plus
intime, vit ensuite de sa personnalité propre. Carolus, qui a pourtant emprunté
des formules et des artifices de mise en scène à Van Dyck, ne lui reconnaît
pas cette capacité à restituer l’intimité du modèle en s’effaçant
devant lui. Les qualités requises du portraitiste seraient-elles
contradictoires avec l’expression de soi précédemment vantée ? Il ne
nous semble pas. Le dévoilement de la personnalité morale du modèle par
l’effacement du « goût » et de la « nature » du
peintre est en effet lié, comme dans la peinture de composition, à la capacité
que doit avoir l’artiste de percevoir l’esprit de la nature plutôt que
sa forme. Carolus distingue la peinture d’histoire et le portrait pour
mieux affirmer la noblesse du portrait. Il ne se défend probablement pas ici
contre une hiérarchie académique depuis longtemps mise à mal, mais plutôt
contre les dérives d’un art pratiqué de façon souvent jugée mécanique et
commerciale. Carolus-Duran n’en a pas été non plus exempt et a parfois avoué
lui-même avoir trop peint. De la théorie à la pratique, il est des différences
que la confrontation avec les tableaux exposés à Saintes permettront d’apprécier.
En affirmant avec force l’importance cruciale de la tradition et de la liberté artistique au service de l’expression de soi et des exigences de vérité nouvelles, Carolus-Duran met en avant des notions, qui ressortissent à la fois d’un éclectisme de bon aloi, nouvelle « doctrine » des « académiques », et des revendications formulées quelque trente ans plus tôt par les avant-garde romantiques ou réalistes, au sens le plus large. Voilà qui révèle certainement l’ampleur du malentendu dont Carolus-Duran, assimilé au clan des académiques, s’est senti la victime à la fin de sa vie. Ainsi il écrivait à son « vieil ami » Félix Bracquemond en 1904 :
«
Tu
t'étonnes, me dis-tu, de ma nomination de Directeur de l'Ecole de Rome, te
souvenant que j'étais un réaliste ayant horreur de l'Académie dans notre
jeunesse, et tu crois que j'ai changé de principe.
Tu t'étonnes aussi que je sois entré dans cette académie et tu t'imagines que
j'ai brûlé nos dieux anciens pour adorer des dieux nouveaux. Tu me connais
peu, ou tu ne suis pas le salon où, chaque année, j'envoie des oeuvres qui ont
pour principe, comme dans le passé, la vérité, et pour point de départ et
but : la nature.
Tu ignores, ou tu as oublié que Delacroix fit partie de cette Académie et
qu'il est mort ayant porté un certain nombre d'années l'habit à palmes
vertes.
Depuis 45 ans, l'Académie, non seulement s'est renouvelée, mais elle a singulièrement
changé d'idées, et, si elle ne compte pas parmi ses membres d'impressionnistes
intransigeants, elle possède des esprits éclairés et assez éclectiques pour
me nommer à la Direction de l'Ecole de Rome, moi dont elle connaît les idées
très nettes [...].
Le réalisme, comme je l'entends, et comme je l'ai toujours entendu n'exclut pas
un certain goût et le choix ; j'aime la beauté, l'élégance et j'estime qu'on
peut faire vrai sans être commun et beau à la façon moderne, sans suivre le
principe d'Ingres que tu me cites "La nature doit être éclairé du
flambeau de l'antique".
Moi je trouve qu'elle doit être éclairée du Flambeau Moderne. [...] Si tu vas
au salon prochain, tu t'assureras que je vais de plus en plus vers la recherche
de la réalité et non vers un idéal classique qui n'a jamais été le mien.
[...]
Ton vieil ami12
»
«
La
peinture est-elle simplement un art d’imitation ? Non ! Elle est
avant tout un art d’expression !
Aucun des grands maîtres n’a échappé à cette nécessité. Car l’âme,
comme les yeux, veut être satisfaite. Les maîtres mêmes qui ont été le plus
absorbés par la beauté y ont été entraînés dans la mesure de leur
puissance sensitive, tout en comprenant qu’on ne doit rendre de la nature que
l’esprit, que ce soit par la forme, que ce soit par l’aspect !
Il résulte de ceci que les maîtres ont donné de la nature une interprétation,
non une traduction littérale. Cette interprétation fait précisément la
personnalité de chacun d’eux. Sans cette particularité de la vision, il
n’y a réellement point d’œuvre. C’est dire combien étaient dangereuses
les écoles qui enfermaient les artistes dans un ensemble d’habitudes qui ne
leur permettaient pas de développer leur sentiment propre.
Cependant, les écoles se servaient d’un mot respectable : la traduction !
Que seraient devenues leurs productions ? En place de Velasquez, de
Rembrandt, de Rubens, de Téniers, d’Ostade, de Brauwer, nous aurions un tas
de Raphaëls manqués, contrefaits, rabougris et grotesques, remplaçant leurs
chefs-d’œuvre si infiniment et sincèrement divers par un plagiat banal et écoeurant.
Or, cet exemple dans le passé s’applique singulièrement au présent. Et les
mêmes causes produiraient les mêmes effets désastreux.
Il est aussi insensé de vouloir imposer aux artistes une même forme dans
laquelle, puissants ou faibles, passionnés ou timides, ils enfermeront leur
pensée, que si on prétendait les contraindre à modifier leur nature physique
pour ressembler, tous, à tel modèle indiqué.
L’art, en somme, ne vit que de manifestations personnelles. Que sommes-nous
tous, sinon le résultat d’une tradition ?
Seulement nous devons être libres de la choisir selon le sens qui correspond à
nos aspirations, et non forcés de subir celle d’un homme, si grand qu’il
soit.
Pour l’Ecole française, depuis Ingres, la tradition nous venait de Raphaël.
Cela était juste pour Ingres, qui avait librement choisi ce maître dont il était
vraiment issu.
Mais nous qui avons d’autres besoins, qui avons le désir de réalité, moins
belle sans doute, mais plus passionnée, plus vivante et plus intime, nous
devons chercher notre guide parmi les maîtres dont l’esthétique répond à
nos aspirations.
S’imagine-t-on les peintres du dix-septième siècle en Espagne, en Flandre,
en Hollande, obligés de suivre la tradition de Raphaël au lieu des
inspirations de leur génie si varié ?
Que serions-nous si les grands artistes de tous les temps n’avaient fait que
regarder en arrière, ceux qui non seulement préparaient l’avenir, mais le
faisaient.
Les œuvres ne se forment que d’aspirations ou de sensations évoquées.
C’est une perpétuelle résurrection de Lazare. Vivre son œuvre est la
condition sine qua non de sa puissance d’expression et de sa vérité.
Ces principes ne s’appliquent pas seulement à la peinture de composition,
mais aussi au portrait, que l’on croit, à tort, un autre art, parce que la
plupart des portraitistes n’ont donné de l’être que sa forme visible.
Si nous étudions les maîtres que nous regardons comme les premiers dans cet
ordre, nous verrons qu’ils ne se sont pas contentés d’une apparence matérielle,
et que faisant abstraction du moi, ils sont allés chercher le caractère
particulier du modèle qu’ils avaient à rendre, autant dans son esprit, dans
son tempérament, son atmosphère, que dans ses allures personnelles.
Passons en revue ceux qui, à tort ou à raison, sont restés comme des types.
Il y a Holbein, Velasquez, Rembrandt, Titien, Raphaël, Van
Dyck, etc.
Quels sont ceux de ces peintres qui répondent le plus aux idées que je viens
d’émettre ?
Raphaël, dans son amour de la beauté et de l’harmonie, ne tenait compte du
modèle qui posait devant lui que pour satisfaire ses aspirations vers son idéal.
Dans tous ses portraits on voit
Raphaël, mais il est impossible de dégager le caractère précis de l’être
qu’il a portraituré. Il faut pénétrer au dedans de cet être par
l’observation, l’intuition ou la divination, comme l’ont fait Holbein,
Velasquez et Rembrandt.
Pour Van Dyck, c’est plus visible encore : il a peint des bourgeois et
des seigneurs en leur donnant les mêmes allures, les mêmes élégances qui
venaient d’une habitude, de son goût particulier, voire même de sa nature
physique. Cette nécessité de l’abnégation de soi est la seule chose qui sépare
le portrait de la composition.
Je laisse à Ingres, qui a fait des merveilles dans ce sens, et à Delacroix qui
n’a jamais pu vraiment faire un portrait, le soin de dire auquel des deux
genres appartient la suprématie.
Ingres disait que les plus grands maîtres seuls ont fait de vrais portraits.
Delacroix, lui, écrivait, avec une tristesse qu’on sentait entre les lignes,
que le portrait est ce qu’il y a de plus difficile en art.
Moi je crois que tout offre des difficultés différentes, mais équivalentes.
Il n’est pas un des êtres peints par Holbein, Velasquez ou Rembrandt qui ne
semble être de votre intimité. C’est que chacun d’eux vit de sa vie propre
en dehors des habitudes et des sympathies mêmes de l’artiste. Tout y caractérise
un être particulier, que les tendances plastiques du peintre n’ont point
transformé à son image ni coulé dans le moule habituel dépendant de son goût
autant que de sa nature.
Titien, malgré ses admirables œuvres dans cet art, est comme une transition
entre ces premiers et ceux pour qui l’intimité n’a pas été une loi.
Voyez ses portraits au Louvre, et malgré leur belle allure, leur admirable réalisation
pittoresque il serait presque impossible de décrire leur caractère et de se
faire une idée à peu près juste de ce que les modèles pouvaient être
moralement. »
Sylvie Patry
1.
Louis Dimier (1926) cité par Jacques Thuillier, « Carolus-Duran
(1837-1918) », L’Académie du
Japon moderne et les peintres français, catalogue d’exposition,
Tokyo, 1083-1984, p. 225-226.
2.
Nous renvoyons aux articles de Monique Nonne et de Franck Claustrat dans le
catalogue d’exposition, Carolus-Duran,
Lille et Toulouse, 2003, p. 37 sq.
3.
Pour la liste des souvenirs publiés par les élèves américains de
Carolus, voir, Monique Nonne, op. cit., note 5, p.37.
4.
Claude Vento, « Carolus-Duran », Les
Peintres de la femme, Paris, 1888, p. 273.
5.
Claude Vento, op. cit., p. 273).
6.
Jules Claretie, « Carolus-Duran », Peintres
et sculpteurs contemporains. Artistes vivant en 1881. Deuxième série,
Paris, Librairie des Bibliophiles, [1883], p. 175.
7.
Henry Lapauze, « Directorat de Carolus-Duran », Histoire
de l’Académie de France à Rome, Paris, t. II (1802-1910), 1924, p.
535-549.
8.
Claude Vento, op. cit., p. 273.
9.
Ce texte, dont à notre connaissance, il n’existe pas d’équivalent a été
publié par Vento, op. cit., p. 273-275 (« L’obligeance de
Carolus-Duran en met entre mes mains un fragment», précise l’auteur p.
273).
10.
Arsène Alexandre, « Carolus-Duran », Revue
de l’art ancien et moderne, second article, n° 79, t. XIV, 7e
année, 10 octobre, p. 289.
11.
« Il avait beau, chaque fois, avant de prendre la palette, se fouetter
d’un : « Réveille-toi, Vélasquez ! », on n’avait
jamais vu Velazquez se lever en lui ; mais qu’importait cela,
puisque, lui, Carolus, croyait être la doublure du peintre de Philippe IV. »,
se moque Gustave Coquiot (Des gloires
déboulonnées, Paris, 1924, p. 40).
12.
Lettre de Carolus-Duran à Bracquemond, Paris, 19 octobre 1904, Paris,
Bibliothèque nationale de France, section des manucrits occidentaux,
papiers Bracquemond, NAF 14 675 ff. 20 à 26.
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