Portraits d'enfants de Carolus-Duran
Carolus Duran
« Une superbe sensation d'art »1
« Un poème de labeur »2
par Annie
Scottez-De Wambrechies
|
1. Jean-Jacques Henner
(1829-1905) |
« Nom
exotique et sonore »3, forgé
à la Balzac, le nom de Carolus Duran s’applique à un artiste et un
personnage hors du commun qui a marqué son temps, les cours de Russie et du
Portugal, ainsi que les Etats-Unis qui l'ont accueilli comme l’un des plus
grands peintres contemporains, tandis que ses amis Manet,
Monet, Whistler, Puvis
de Chavannes peinaient à être reconnus.
Pourtant, la situation du peintre s’avère paradoxale : « Il est
peu de noms aussi illustres à l’heure actuelle dans l’école française et
parmi les diverses écoles du monde, que celui de Monsieur Carolus-Duran. Il est
peu d’homme aussi mal connu que lui. Il est peu de maîtres qui aient remporté
d’aussi éclatants succès. Il en est peu, en revanche, qui aient, pour envers
de cette gloire, d’aussi fausses et d’aussi folles légendes. »4.
De fait, imaginons Carolus Duran tel que nous le décrivent ses
connaissances : « L’homme est de taille moyenne, plutôt grand, bien
pris, nerveux et fort ; les cheveux grisonnants, divisés en deux au milieu
du front et bouclés, entourant un visage fièrement creusé, les moustaches hérissées.
Les yeux flamboient, leur intensité de vie est tout à fait singulière et
profonde. Français d’allure et d’esprit, homme du Nord par la naissance,
Carolus Duran est essentiellement un méridional par la verve et la tournure. »5
Et un autre amateur de renchérir: « Quelle tête puissante et que de
force dans cet ensemble si fier et si dominateur ! C’est un Velasquez
descendu de son cadre. Le regard droit, les muscles sont d’acier, et quand le
peintre est énervé par des heures passées devant son chevalet, pour se
retremper, il va faire des armes dans quelques salles d’escrime où il étonne
par son sang-froid, sa souplesse et sa vigueur, ou bien il enfourche un grand
cheval de race et va faire un tour au Bois. Quelle forte organisation ! Ce
maître trouve encore le temps d’aller aux premières représentations, de
rendre des visites et de faire de la musique jusqu’à l’aube, quand la
maison lui plaît. »6. Carolus Duran
est aussi renommé pour son « travail facile et prompt. Il se collète,
pour ainsi dire, avec sa toile. Il peint debout, s’escrimant avec son pinceau
comme avec une épée, allant et venant, marchant à travers l’atelier, se
reculant pour mieux juger de l’effet obtenu. Cette gymnastique est toute
personnelle et très caractéristique. Son immense atelier est toujours plein de
portraits commencés, fillettes adorables, grandes dames élégantes, sans
compter les projets, les esquisses, les études anciennes, les aquarelles
rapportées des bords de la mer. »7
En
1901, les critiques comparent sans hésitation Carolus Duran aux grands maîtres,
principalement Velasquez et Rubens, références essentielles de l’artiste,
lui prédisant une postérité certaine : « Comme il arrive pour Raphaël,
Michel Ange, le Corrège, Velasquez, Rubens, Van Dyck et tant d’autres, la
postérité prononcera avec respect le nom de Carolus Duran. »8
Néanmoins, Carolus a connu un long purgatoire au XX° siècle, balayé, entre
autres, par les avant-gardes qui le jugeaient démodé et artificiel9.
Toute
rétrospective d’un artiste disparu s’avère précieuse ! Elle apparaît
comme l’occasion unique et privilégiée de ressusciter une personnalité, une
carrière, un art et de les appréhender avec le recul bénéfique du temps. Même
imparfait tant la tâche était grande et si absents les chefs d’œuvres non
localisés ou non empruntables, le regard porté sur l’œuvre de Carolus Duran
par les musées de Lille et de Toulouse a révélé la qualité, la vigueur et
l’authenticité du talent de Carolus Duran ainsi que la place privilégiée
qu’il a occupée à son époque.
Autodidacte, formé par l’exemple des maîtres du passé qu’il copiera humblement et sans relâche dans les musées, sa vie durant, le peintre a constamment poursuivi la recherche de la nature vraie, de la réalité comme Courbet ose la représenter, prosaïquement. Les œuvres Le Convalescent (Paris, musée d’Orsay, ill. 12), fragment d’une très grande toile intitulée La Visite au convalescent (1860) dérivant d’un grave accident de santé dans sa jeunesse, L’Assassiné (1865, Lille, Palais des Beaux-Arts), aboutissement de son séjour d’études en terre italienne inspiré d’un fait divers dont il a été le témoin, s’inscrivent dans cette veine réaliste que Carolus personnalise dès ses débuts par un sens éclatant de la couleur, en particulier le rouge, associé à un appétit aiguisé de la vie. Nouvelle œuvre autobiographique, Le Baiser (Lille, Palais des Beaux-Arts, ill. 3) célèbre le mariage d’amour de l’artiste avec une séduisante pastelliste, Pauline Croizette, en 1868.
![]() |
![]() |
|
|
2. Carolus-Duran |
3. Carolus-Duran |
Ce tableau annonce la sobre mais éblouissante conception du portrait en pied de
sa jeune épouse intitulé La Dame au gant (1869, Paris, Musée d’Orsay,
ill. 4) unanimement applaudi par le public et la critique pour incarner l’image
de la femme moderne, de la Parisienne d’alors : le peintre la saisit dans
l’élan du retour chez elle, ôtant ses gants à la fois avec coquetterie et détermination.
Désormais, cette effigie ouvre la voie au « portrait vivant »
par l’impact de sa présence psychologique, gestuelle et sociale.
Trois ans plus tard, l’un des autres fameux portraits de Carolus Duran représentant
Mme Ernest Feydeau (Lille, Palais des Beaux-arts), suscite le commentaire
suivant de Jules Claretie : « M. Duran a pour système de dégager d’un
modèle la note dominante, et d’appuyer sur cette note de façon à accentuer
jusqu’à l’extrême la physionomie qu’il veut rendre. Aussi, rien d’évité,
d’adouci, d'habilement dissimulé. Tout est net, absolu, franc jusqu’à
devenir brutal ; tout est voulu, et l’impression qui se dégage de cet
art viril est une impression singulière de vitalité et de puissance. »10.
Le critique d’art, Théodore Duret, ami de Manet conclura quant à lui :
« Délaissant le terrain conventionnel et rejetant toute idée de type étranger
au temps présent, M. Carolus Duran fait pour le portrait ce que les maîtres
naturalistes ont fait pour le paysage. Il se met en face du modèle vivant et il
cherche à le reproduire par une opération de primesaut, ne voulant voir en lui
que ce qu’il possède en propre. Ce n’est
donc plus un type indécis, froid, plus qu’à moitié conventionnel comme ceux
de M. Cabanel, que M. Carolus Duran nous montre mais un type réel, une femme
vivante, la femme de notre temps telle qu’elle a, en toute choses, une manière
à elle d’être et de paraître. »11.
C’est ainsi que s’explique le charme toujours envoûtant de l’imposant
portrait équestre de la comédienne Sophie Croizette, belle-sœur du peintre
(Tourcoing, Musée des Beaux-Arts), exposé au Salon de 1873 avec un succès
égal à celui de la Dame au gant, un critique s’étonnant que
l’artiste ait même poussé l’audace jusqu'à peindre un cheval grandeur
nature !
![]() |
![]() |
|
|
4. Carolus-Duran |
5. Carolus-Duran |
Outre le remarquable portrait d’une jeune femme vive et complice, l’œuvre
livre, par ailleurs, une facette méconnue du talent de Carolus Duran : son
profond attrait pour le paysage, ici la plage de Trouville brossée largement,
dans la complexe variété de ses nuances, entre sable, mer et nuages. La Forêt
de Fontainebleau, tableau inédit conservé au musée d’Indianapolis,
exprime l’admiration de l’artiste pour la nature souveraine, dans le sillage
de Rousseau et des Barbizonnais, dès 1861, et sur un grand format comme il les
aime12. C’est de concert avec ses amis
Zacharie Astruc, Whistler, Manet, Monet qu’il travaille sur les sites de
Fontainebleau, étudiant la nature et ses jeux de lumière. Ensuite, régulièrement,
au fil de multiples déplacements en province, le peintre s’adonnera à
l’art du paysage avec une liberté de métier et une fraîcheur d’émotion
insoupçonnées : depuis Marée basse à Audresselles, commune du
Pas-de-Calais où il séjourne l’été, en 1869 (Lille, Palais des Beaux-Arts,
ill. 5) jusqu’à Soir dans l’Oise, présenté au Salon de 1893
(Paris, Musée d’Orsay) où la facture la plus enlevée se pare de tonalités
expressionnistes, qualités qui poussent l’Etat à acquérir l’œuvre.
« Mais
le fond de sa nature, c’est l’intimité, la causerie, l’existence pleine
de rêves, entre sa femme, ses deux petites filles et son fils nouveau né »13.
De ce goût pour la vie privée et l’amitié dérive en particulier la longue
galerie de portraits que Carolus Duran, prodigue, consacre à ses amis parmi
lesquels Haro, Tempelaere, Manet, Nadar, Doré, Mounet-Sully, Thaulow…étrangement
vivants et expressifs dans l’approche et le traitement de la touche.
Les portraits de famille comptent également beaucoup dans l’esprit de
Carolus Duran : en 1876, il laisse un extraordinaire Portrait de ma mère
(Paris, Musée d’Orsay, en dépôt à Poitiers, Musée Sainte-Croix, ill. 6)
qui accède au rang des meilleurs portraits du siècle, aux côtés de ceux de Géricault,
Manet, par exemple, tant l’expressivité en est maximale, sans concession
aucune, afin de restituer la force d’une personnalité éprouvée par la vie.
Demeurés confidentiels, les portraits de ses petits-enfants exécutés dans les
années 1890-1900 - dont ceux offerts si généreusement par la famille Feydeau
aux musées de Saintes et de Lille et qui composent en partie l’exposition Portraits
d’enfants de Carolus-Duran - témoignent pour leur part du degré d'osmose
entre la virtuosité du peintre et sa capacité de concentration, la première
servant à capter sur la toile les traits de jeunes modèles toujours prompts à
s’éclipser. Confronté à l’essor de la photographie, Carolus Duran
parvient à arracher des « instantanés picturaux » grâce à
l’immédiateté de sa vision.
La peinture religieuse aussi a retenu l’attention du peintre qui y perçoit
l’occasion personnelle de faire vivre son sentiment religieux : « La
Mise au tombeau » (1882, Saint-Aygulf, Chapelle Notre-Dame, ill. 7)
exprime l’amour et la douleur de l’humanité dans une mise en scène
intimiste.
|
6. Carolus-Duran |
7. Carolus-Duran |
Malgré
« les folles légendes » qui ont couru à son sujet, de par son
authenticité d’inspiration, d’intégrité dans le travail, d’ouverture
sur l’art, Carolus Duran impose un prodigieux savoir-faire qui respire une
puissance, une vitalité et une émotion toujours actuelles. Ces qualités font
indéniablement de lui l'un des meilleurs maîtres du siècle.
Annie
Scottez-De Wambrechies
Notes :
1.
A. Alexandre, préface non paginée du livret « Exposition Carolus Duran »
organisée par la galerie Bernheim-Jeune, Paris, 1903
2. J. Claretie, « Carolus Duran », Peintres
et sculpteurs contemporains, 2°série in : Artistes vivants en 1881,
Paris, 1884, p. 20.
3. Selon l’expression de F. Champsaur, Le
cerveau de Paris, 1886, p. 71. Le jeune Charles Durant adopte dès l'année
1858 le nom d’artiste Carolus Duran qui deviendra à partir de 1885 son
nouveau patronyme. Dans le présent texte nous avons opté pour l’appellation
originelle de l’artiste et de celle de ses contemporains soit Carolus comme prénom
et Duran pour le nom.
4. A Alexandre, op. cit.
5. Anonyme, « Carolus Duran » in : Figures
contemporaines tirées de l'album Mariani, T. I, Paris, 1894, non paginé.
6. A. M. de Belina, « Carolus Duran» in Nos
peintres dessinés par eux-mêmes, Paris, 1883, p.112.
7.
Anonyme, « Carolus Duran » in : Figures contemporaines tirées
de l'album Mariani, T. I, Paris, 1894, non paginé.
8. R. Larquier,
Revue d’Europe, n°5, 1901, p. 358
9. Se reporter à la fortune critique esquissée à
l’occasion de la rétrospective Carolus Duran. 1837-1917,
Lille, palais des Beaux-Arts, 9 mars - 9 juin 2003 et Toulouse, musée des
Augustins, 27 juin - 29 septembre 2003, édition de la Réunion des musées
nationaux, 2003, in : « De la pertinence d'une rétrospective »,
Annie Scottez-De Wambrechies, p. 15-18. Toutes les œuvres citées dans le présent
texte sont reproduites et possèdent une notice dans le catalogue.
10.
Op. cit. p. 165
11. « Exposition Carolus Duran »
in La Chronique des arts et de la curiosité, n° 20, 1903, p.163
12. Se
reporter au catalogue d'exposition Carolus Duran 1837-1917, op. cit.
notice n° 6, p. 64, repr. ; cette huile sur toile mesure H. 152 x
L. 269 cm.
13.
J. Claretie, op. cit. p. 17.
Retour vers le sommaire du catalogue
Nouveautés
en ligne | Index |
Plan
du site | Qu'est-ce
que La Tribune de l'Art ?
|
Ecrivez-nous
©La
Tribune de l'Art