[Le musée des Beaux-Arts de Rouen a préempté, en vente publique, le 26 novembre 2003, une aquarelle de Théodore Géricault. Bruno Chenique avait écrit pour le catalogue de vente un texte sur ce dessin qu'il nous a autorisé à reproduire sur La Tribune de l'Art. Nous l'en remercions, ainsi que le cabinet Daguerre.]
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1. Théodore Géricault |
Les
marines de Théodore Géricault sont rares1.
Pourtant qui pourrait affirmer que le peintre du Radeau de la Méduse ait
omis de regarder la mer ? Personne assurément. Cette rareté, tout compte
fait, est relative puisque peu à peu, grâce au commerce de l’art, aux
collectionneurs et au travail des experts, les paysages marins de Géricault réapparaissent.
Songeons tout d’abord à celui qui a rejoint les collections du Getty Museum
en 19862,
Voilier
dans la tempête dont la fraternité avec le dessin présenté par le
cabinet Daguerre saute aux yeux. Nous y reviendrons.
A partir du printemps 1818, époque à laquelle Géricault entreprit ses travaux préparatoires au Radeau de la Méduse (ill. 2), il rassembla nous affirme-t-on « un véritable dossier bourré de pièces authentiques, de documents de toute sortes » sur l’affaire de ce naufrage dramatique où cannibalisme et scandale politique venaient de défrayer l’actualité des premières années de la Restauration. Dans sa quête, Géricault rencontra Corréard et Savigny, les deux anciens naufragés à l’origine de ce scandale et se fit construire une maquette du radeau par le charpentier de la Méduse.
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2. Théodore Géricault |
De la construction de cette maquette, Théophile Silvestre a livré une version
quelque peu fantaisiste en 1864 : « On lui avait construit au Havre un
radeau sur lequel il étudiait la mer et les marins avec tout l’acharnement
d’un peintre réaliste »3.
La différence d’échelle de ces deux radeaux dénature le sérieux de cette
information mais à le mérite d’attester le périple havrais. Peu après, Clément,
l’un des premiers biographes de l’artiste, en révélera la nature exacte.
Enfermé dans son grand atelier du faubourg du Roule, Géricault ne l’aurait
quitté qu’une fois « pour faire une rapide excursion au Havre, afin d’y étudier
le ciel de son tableau »4.
Mer et ciel étaient donc l’objet principal de ce périple que de récentes
recherches archivistiques ont confirmé5.
On sait ainsi qu’il se trouvait en compagnie de son grand ami le peintre
Horace Vernet et qu’ils décidèrent, à la suite d’une chasse à courre en
Normandie, de se rendre à Londres afin d’y saluer leurs confrères. Ils
traversèrent la Manche le 23 mars 1819. Sur la route du retour ils étaient
signalés à Calais le 30 mars. Ces quelques précisions sur ce voyage normand
et d’outre-Manche nous ramènent à la réalité : Géricault, que ce
soit des côtes françaises ou anglaises, a eu le temps de se livrer aux études
climatiques très précises dont il avait besoin pour sa grande toile. Ces faits
viennent donc briser le mythe qui voudrait faire de Géricault un artiste
maudit, vivant seul dans son atelier, la tête rasée (pour échapper aux
tentations de la société) et entouré de fragments anatomiques en décomposition6.
De ces études pour le ciel et la mer du Radeau de la Méduse, nous ne
connaissions jusqu’à aujourd’hui que l’étude du musée Getty
mais aussi deux superbes « études de ciel lunaire »7,
d’une technique similaire (lavis de bistre rehaussé de blanc), de mêmes
dimensions que le dessin présenté ici même (11, 2 x 17, 8 cm ; 10, 6 x
17, 4 cm), conservées depuis 1922 au musée Bonnat à Bayonne, rattachés au Radeau
de la Méduse par Philippe Grunchec et reproduit pour la première fois en
19858.
La fraternité esthétique de ces dessins avec le Radeau de la Méduse est
évidente. La gamme chromatique extrêmement subtile des bruns est similaire
(couleur sombre désespoir, aimerait-on dire). On remarquera enfin
l’importance accordée aux rehauts de blanc, des rehauts caractéristiques de
l’art de Géricault qui sont toujours chez lui vecteurs d’énergie. Mais à
la gouache blanche, Géricault a préféré ici une technique étonnante, celle
du grattage, une méthode que l’on retrouve dans ses papiers huilés que
conserve le musée des Beaux-Arts d’Orléans. Un choix enfin qu’Edwart
Vignot a parfaitement analysé : « Ces griffures ne lui ressemblent
pas ! se persuadent sans réelles convictions les puristes. Ceux de l’œuvre
officiel et non pas de l’homme, de l’artiste. C’est justement, par
cette technique peu utilisée dans ses aquarelles, que le génie de Théodore,
celui de l’invention, prend toute son envergure. Aux rendus denses et pâteux
de la gouache qui auraient certainement alourdi l’ondoiement des vagues, Géricault
a choisi, logique gracieuse, de biffer son épais papier, afin de le rendre matériellement
plucheux et d’obtenir de manière illusoire l’effet escompté pour que l’écume
mouille en trompe l’œil une mer bientôt déchaînée »9.
Fraternité et parenté enfin avec le Radeau de la Méduse dans cette
composition ascensionnelle qui oblige l’œil du spectateur à se diriger de la
gauche vers la droite. Les voiles à l’horizon
n’évoquent-elles pas celles du bateau sauveur, l’Argus, que Géricault
choisira de placer en haut à droite de sa composition ? Dans l’aquarelle
comme dans la peinture définitive ces voiles se détachent sur un fond clair où
le soleil – qu’il soit levant ou couchant – symbolise le futur, c’est-à-dire
la fin du cauchemar et la résurrection des naufragés. Le ciel que Géricault
était en train de peindre, un
ciel, lourd, menaçant et radieux, était un ciel à l’image du destin.
Bruno
Chenique
Docteur en Histoire de l'Art
(mis en ligne le 27 novembre 2003)
1.
Sur ce sujet, voir l’article pionnier de Lorenz Eitner, « Géricault’s La
Tempête », Museum Studies, The
Art Institute of Chicago, t. II, 1967, pp. 7-17 et Gary
Tinterow, catalogue de l’exposition Gericault's
Heroic Landscapes. The
Times of Day,
New York, The Metropolitan Museum of Art, 6 novembre 1990 - 15 janvier 1991
(numéro spécial du Metropolitan
Museum of Art Bulletin, t. XLVIII, n° 3, hiver 1990-1991), 76 pages.
2.
Sylvain Laveissière, « Voilier dans la tempête », notice du
catalogue de l’exposition Géricault, t. I, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 10
octobre 1991 - 6 janvier 1992, p.
372 n° 162.
3.
Théophile Silvestre, Eugène Delacroix, documents nouveaux, Paris, Michel Lévy, 1864, p.
25.
4.
Charles Clément, « Géricault (deuxième article) », Gazette
des Beaux-Arts, t. XXII, 1er avril 1867, p. 331 ;
republié sous le titre : Géricault.
Étude biographique et critique avec le catalogue raisonné de l’œuvre
du maître, troisième édition augmentée d’un supplément,
Paris, Didier, 1879, p. 137.
5.
Christopher Sels, « New Light
on Gericault, his travels and his friends, 1816-1823 », Apollo,
t. CXXIII, n° 292, juin 1986, pp. 391-392 et Bruno Chenique,
« La vie (résumée et simplifiée) de Géricault », catalogue
de l’exposition Géricault. Dessins
& estampes des collections de l’Ecole des Beaux-Arts, Paris, École
Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 25 novembre 1997 - 25 janvier 1998, p.
33.
6.
Bruno Chenique,
« Géricault : une vie »,
catalogue de l’exposition Géricault,
t. I, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 10 octobre 1991 - 6
janvier 1992, pp. 281-282.
7.
C’est le titre que leur a donné Jean-Gabriel Lemoine dans son catalogue
de l’Exposition d'œuvres originales
de Théodore Géricault (1791-1824). Peintures et dessins appartenant au musée,
Bayonne, Musée Bonnat, été-automne 1964, p. 25, nos 128 et
129.
8.
Philippe Grunchec, catalogue de l’exposition Master
Drawings by Gericault, New York, San Diego, Houston, 7 juin 1985 -
5 janvier 1986, p. 129, n° 64. Les
deux dessins sont également reproduit par Germain Bazin, Théodore
Géricault. Étude critique, documents et catalogue raisonné, t. IV,
Paris, La Bibliothèque des arts, 1990, p. 122 nos 1153 et 1154.
9. Edwart Vignot, « Chef-d'œuvre à
l'horizon», article à paraître.
Voir aussi Nouvelle brève
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