Le Département des arts graphiques du Musée du Louvre a acquis récemment le très intéressant dessin de Navez représentant la Déploration1 (ill. 1). Lorsque mes collègues et moi avons publié notre livre sur cet artiste2, nous ne disposions que d'une photographie sur laquelle ni la signature ni la date n'étaient visibles, et nous n'avions pu localiser l'œuvre. Nous avions émis l'hypothèse qu'elle pouvait être de peu postérieure au séjour romain de Navez et qu'il s'agissait en quelque sorte d'un retour aux préoccupations religieuses et mystiques qui avaient hanté le peintre dans une œuvre telle que sa Sainte Véronique de Milan3 de 1816 (ill. 2). On se souviendra qu'on observe dans ce tableau insolite (qui a entre-temps été très heureusement acquis par le Musée des beaux-arts de Gand) des recherches d'expressions et de sentiments, ainsi qu'une mise en page très resserrée, nées dans le voisinage immédiat de David.
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1. François-Joseph Navez |
2. François-Joseph Navez |
Or le grand dessin de la Déploration, maintenant au
Louvre, est bel et bien signé et daté de 1816, l'année de la Sainte Véronique
! Voilà donc du coup la chronologie bousculée, ce qui nous conduit à placer
également vers 1816, avant le départ de Navez à Rome, les Saintes femmes4
du Louvre (ill. 3) ainsi que la variante de la Véronique de Milan5
qui se trouve en collection privée.
Cette précision ne manque évidemment pas d'intérêt dans la
compréhension des phénomènes esthétiques auxquels Navez a apporté sa
contribution durant les années où David, à Bruxelles, était lui-même en quête
de renouvellement dans l'expression des sentiments et dans la mise en page de
certains de ses tableaux (ce qui n'a d'ailleurs pas cessé de perturber bien des
historiens de l'art) : les deux artistes avaient notamment adopté une représentation
serrée de visages douloureux ou tristes, qu'ils avaient significativement
empruntée au premier maniérisme flamand, à Bernard Van Orley plus
précisément.
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3. François-Joseph Navez |
4. François-Joseph Navez |
D'autre part, pour ceux qui connaissent les questions soulevées
par l'apparition du saisissant visage d'une vieille paysanne italienne dans différents
tableaux (le nom de Géricault a même été avancé malgré les problèmes de
chronologie que cela implique)6 peints vers 1820-21, on ne manquera pas de se
dire que Navez était prêt, assurément mieux que n'importe lequel de ses amis
peintres, à s'intéresser aux traits ravagés et à l'expression inquiétante
de cette femme. On se souviendra que Navez signe à Rome et date en 1821 sa
Scène de brigands7
(ill. 4) dans laquelle il place
une première fois la Vieille; j'ai défendu8 qu'il est aussi
l'auteur, à la même époque, de la Diseuse de bonne aventure9
(Clermont-Ferrand, Musée d'Art Roger-Quilliot, ill. 5), tableau où l'on voit encore
la même vieille femme. Inutile de revenir ici sur l'hypothèse Géricault qui a
ses défenseurs et ses opposants. Je ne m'accroche pas non plus à ma
proposition de voir dans la Vieille italienne du Havre une œuvre de
Navez: je suis aujourd'hui enclin à suivre Jacques Foucart pour qui il n'y a
pas de raisons de modifier l'attribution à Schnetz sous laquelle ce tableau
figurait dans la collection La Caze.
Ma conclusion est la suivante. Navez était arrivé à Rome
avec une vision artistique originale qu'il avait conçue avec David. Mieux que
n'importe qui d'autre, il était disposé à se laisser captiver par la vue et
la représentation des traits d'une vieille « contadina » aux expressions de
sorcière qui lui rappelaient d'évidence les dessins sombres et dramatiques de
la périodes bruxelloise de David ainsi que ses propres créations et
inventions. Les relations entre Navez et Schnetz étaient extrêmement étroites,
et ils nourrissaient l'un envers l'autre une estime inébranlable, leur
correspondance le démontre. C'est tout naturellement qu'ils se sont intéressés
ensemble à ce même modèle. Ce n'est pas le seul exemple de modèle commun à
eux deux que l'on connaît (on y reviendra). Mais maintenant que l'on cerne bien
la personnalité des deux artistes, on a de sérieuses raisons de penser que
c'est à Navez, qui a déjà conçu en 1816 cette terrible Déploration et
une surprenante Sainte Véronique, que revient l'invention de la vieille,
aussitôt partagée et reprise par son ami intime. Cela se passe à Rome vers
1821. Géricault, lui, est rentré à Paris depuis 1817 et rien ne donne à
croire qu'il ait jamais vu la vieille paysanne des Monts Sabins, ni en réalité
ni en image.
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4. Ici attribué à
François-Joseph Navez |
6. Jean-Victor Schnetz |
En ce qui concerne l'usage de mêmes modèles ou sujets par
Navez et Schnetz, il est un cas qui semble avoir échappé à la sagacité du
rédacteur de la brève
du 5/01/04 annonçant l'acquisition par le Musée de Flers du Franciscain en
prière (ill. 6) de Schnetz, datable, écrivait-il selon les
informations dont il disposait, de 1867. Nous avions pourtant publié ce tableau de
Schnetz dans notre livre sur Navez10 pour le rapprocher de L'aumône
à l'ermite11 peint en 1820 par l'artiste belge. L'identité du personnage et
de la pose ne fait aucun doute. Par conséquent, il convient de dater le tableau
de Schnetz des environs de 1820-21, au moment où, précisément, les deux amis
se passionnaient à reproduire les traits d'une vieille paysanne. 1867-1820 : 47
ans de différence, quel rajeunissement ! On notera ici qu'à la page suivante
de notre livre, nous avons publié avec son attribution à Schnetz la Diseuse
de bonne aventure de Clermont-Ferrand. C'est en visitant l'exposition
Schnetz, après avoir moi-même mis sur pied celle consacrée à Navez, que
m'est apparue la nécessité de donner ce tableau à Navez. La plupart des
arguments en faveur de cette attribution sont énoncés dans mon article de la Gazette
des Beaux-Arts déjà cité, proposition qui a été reçue favorablement, notamment
par Stephen Bann dans
le catalogue de l'exposition Maestà di Roma de l'été dernier12.
Denis Coekelberghs
(mis en ligne le 29 février 2004)
1. Fusain sur papier. 95,5 x 66,5
cm.
2. Denis Coekelberghs, Alain Jacobs et Pierre Loze, François-Joseph
Navez. La nostalgie de l'Italie, Snoeck-Ducaju & Zoon, Bruxelles, 1999.
3. Signé et daté F.J. Navez 1816. Huile sur
toile. 97 x 80 cm.
4. Huile sur toile. 63 x 53 cm.
5. Cf. op. cit. note 2, repr. fig. 109.
6. A propos de l'attribution à Géricault de ce
tableau, voir notamment dans le catalogue de l'exposition Maestà di Roma
la notice de Sylvain Laveissière p. 465-466.
7. Signé et daté François Joseph Navez Rome
1821. Huile sur toile. 104 x 128 cm.
8. Denis Coekelberghs, « Schnetz ? Géricault ?
Navez, tout simplement », Gazette des Beaux-Arts, février 2002, pp.
273-286.
9. Huile sur toile. 74,5 x 62,3.
10. Cf. op. cit. note 2, repr. fig.
65.
11. Cf. op. cit. note 2, repr. fig. 66.
12. Stephen Bann, Le peuple, de l'héroïque au
pittoresque, pp. 245-248 du catalogue Maestà di Roma.
Lien vers un article de Bruno Chenique répondant à celui-ci
Lien vers un article de Mehdi Korchane répondant à ceux de Denis Coekelberghs et de Bruno Chenique
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