1925 quand l’Art déco séduit le monde


Paris, Cité de l’Architecture et du Patrimoine, du 16 octobre 2013 au 17 février 2014.

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1. Jean Dupas (1882-1964)
La Vigne et le Vin, 1925
Huile sur toile - 306 x 840 cm
Bordeaux, Musée d’Aquitaine
Photo : Lysiane Gauthier

La foule des grands soirs s’est pressée le mois dernier aux deux vernissages de 1925 quand l’Art Déco séduit le monde. Compacte, patiente, sourire aux lèvres… Plutôt inhabituelle à la Cité de l’architecture et du patrimoine, l’affluence ne s’est pas relâchée les jours suivants. Croyez-vous que la cohue aurait altéré la bonne humeur des visiteurs ? Pas le moins du monde ! Et nul ne s’en étonnera. Revenir sur 1925, n’est-ce pas replonger dans une parenthèse de bonheur, d’exquis relâchement après l’horreur ?

Selon Emmanuel Bréon, l’un des deux commissaires de la manifestation, célébrer l’exposition internationale des Arts décoratifs de 1925 tombait sous le sens. Il n’y a pas au monde une ville qui, s’enorgueillissant d’un patrimoine Art Déco, n’abrite son association de sauvegarde ou de mise en valeur… sauf en France ! Une singularité d’autant plus injuste que la mutation universelle des formes et des goûts initiée par cet événement parisien fut sans doute pour la France l’ultime démonstration probante de son hégémonisme culturel.
Grand’messe des roaring twenties et chant du cygne d’une vieille Europe tout juste remise de son premier suicide et déjà prête à s’infliger le second, l’exposition des Arts déco reprenait à bon compte le dogme un peu trop péremptoire de la modernité. La Der des ders n’avait pas seulement semé la mort comme jamais. Elle avait projeté ses rescapés dans une ère nouvelle. Des empires s’étaient affalés. Le prolétariat tenait sa révolution. La femme, attelée aux machines quand les hommes s’entretuaient, revendiquait dans la société une autre place que celle d’égérie décorative, de boîte à soupir… La technique s’immisçait peu à peu dans les rapports humains les plus élémentaires. Et avec elle la vitesse. Soudain, le monde rétrécissait. L’exposition parisienne, envisagée de longue date, entérinait ces bouleversements, mais aimablement, comme sur un mode mineur, optimiste et partageur… Elle apprivoisait. Aussi, croyait-on frayer sans encombre entre mercantilisme fatalement ringard et purisme rigoureux des avant-gardes. Entre les mouches à miel de l’académisme et les anathèmes de l’Esprit nouveau. Que la production de masse mît un luxe frelaté à la portée de tous – ou presque – n’était pas nouveau. Il y avait un petit siècle déjà que l’industrie œuvrait à s’en fêler les fourneaux. Ce qui innovait, c’était qu’on invitât le consommateur anonyme à s’approprier les formes nouvelles – le cubisme, le machinisme des futuristes ou de Léger, le radicalisme graphique soufflé par les Russes ou les Hongrois – et qu’on les lui resservît dans les garages à voitures, les aérogares, dans les flancs d’un paquebot… Car, comme l’Art nouveau une trentaine d’années auparavant, cette modernité de bon aloi ne se cantonnait pas aux arts majeurs ; elle entendait conquérir tous les domaines des arts appliqués. Les arts du feu ou l’artisanat textile, la joaillerie ou la reliure, la dinanderie, encore, qui jetait là ses derniers feux, il n’est pas un atelier, pas une fabrique qui n’ait été décoiffé par la vigueur du souffle. Pas un artisan aux doigts d’or qui n’ait expérimenté ou revisité des matériaux originaux ou exotiques, le bois de palmier, le galuchat, le laque, jusqu’aux peaux de serpent accaparées par des relieurs comme Paul Bonnet ou Pierre Legrain. Et comme l’Art nouveau, l’Art Déco, ce sont avant tout des ensembles, réunissant à la même table l’architecte et l’ébéniste, le verrier et le soyeux, le laqueur et le ferronnier. Pas étonnant donc que des ensembliers, des touche-à-tout plutôt, en soient les hérauts. Aussi dans le sillage de ceux-ci, les Paul Iribe et Jacques-Emile Ruhlmann, ou encore Louis Süe associé à André Mare, scintille une pléiade prolifique dont la distribution laisse sans voix : les ferronniers Brandt et Subes, Dunand, à la fois laqueur et dinandier, le verrier Barillet, Charreau, l’homme de la Maison de verre et des lampes « religieuses », les illustrateurs Lepape et Marty, des affichistes comme Cassandre ou Colin, d’illustres maisons aussi – Puiforcat, Chirstofle, Lalique – dont les bureaux de style prirent sans réserve le vent frais, des sculpteurs, Landowski ou Janniot, et puis des architectes en rangs serrés, emmenés par « Rob » Mallet-Stevens, espèce de lord-maire de la profession… On pourrait encore leur associer des carrossiers de génie – Pourtout, Saoutchick… –, habilleurs aristocratiques, oublieux des rigueurs du tout-industriel et dont la simple griffe fait aujourd’hui sauter la banque. Tous clamaient l’éloge du beau métier. Avec eux, la modernité chaussait des gants de chevreau beurre frais. Excès d’élégance qui leur valut le purgatoire. La postérité critique et ses doctrinaires chagrins ne disposaient que d’une formule pour les qualifier : « art bourgeois ». Un arrêt de mort, assurément. Quoique commuable : qu’admirons-nous d’autre aux façades de l’hôtel Biron, chef-d’œuvre de Jean Aubert, que le caprice d’un perruquier du roi ? Oui, vraiment, l’exposition proposée par la Cité de l’architecture et du patrimoine était la bienvenue !

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2. Tamara de Lempicka (1898-1980)
Portrait de Suzy Solidor, 1933
Huile sur toile - 46 x 37,5 cm
Cagnes-sur-Mer, Château-Musée
© 2013 Tamara Art Heritage/
Licensed by Museum Masters NYC

L’entrée en matière donne le ton, croit-on : dans le hall du palais de Chaillot, une grande peinture de Jean Dupas (ill. 1), a la fois gourde et sensuelle, anecdotique et monumentale, décorative pour tout dire, surplombe une Bugatti type 40 de 1927. Ce n’est pas un mince mérite, en France, que de faire figurer une auto au catalogue d’une collection d’art. Et puis, cette Bugatti, Tamara de Lempicka s’est autoportraiturée à son volant ! L’acteur Roland Toutain, alias Rouletabille, la pilote à fond les ballons dans les adaptations que Marcel L’herbier a livrées des romans de Gaston Leroux ! Il n’empêche, on en aurait préféré une autre, une sculpture mobile de Figoni & Falaschi ou une Voisin dont la sellerie avait été conçue par Sonia Delaunay… Las ! cette sensation d’inassouvissement ne nous lâchera pas de tout le parcours.
Certes, on tombe bientôt sur la reconstitution de l’atelier de Tamara de Lempicka, conçu par Mallet-Stevens. C’est amusant. On goûte – ou non – le portrait par l’artiste de Suzie Solidor (ill. 2) ; on note une chaise tubulaire approximativement identique à celles qui meublaient effectivement l’atelier, mais pour le reste… Une borne vidéo nous gratifie du dîner en solitaire de la snobissime Polonaise et, en toile de fond, c’est un mauvais agrandissement photographique qui doit nous donner l’illusion d’un « intérieur »… Pourquoi s’arrêter si longuement sur ce qui pourrait n’être qu’une ponctuation maladroite dans le long cheminement de l’exposition ? Parce qu’ici comme dans la suite du parcours, l’évocation l’emporte sur l’exposition. On suggère plus qu’on donne à voir. Tendance que confirme la série de cabinets – d’alcôves, si l’on préfère – dédiés aux développements internationaux du style Art-déco, au Maghreb, en Extrême Orient, en Amérique, du Nord comme du Sud… Qu’y trouve-t-on ? Quelques dessins, mais surtout des photos, ou plutôt, des contretypes de photos. Les deux chambrettes consacrées au paquebot Normandie échappent quelque peu à cette indigence. Là, des chaises, un bas relief, de petites compositions de Lepape, mais qui se serrent, toutefois, pour faire place à la projection d’un film, tourné lors d’une traversée tardive (1939). La séquence tout en couleurs nous inonde d’azur, elle nous jetterait presque dans les bras d’élégants sportsmen, bon, mais elle ne nous dit quasiment rien des décors monumentaux auxquels collaborèrent pèle mêle Pierre Patout et Roger-Henri Expert, Jean Dunand ou Jean Dupas…


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3. Jacques-Emile Ruhlmann (1879-1933)(forme) et
Suzanne Lalique (1892-1989) (décor)
Vase Ruhlmann n°2
Céramique - 50,5 x 37,5 cm
Sèvres, Cité de la Céramique
Photo : RMN-GP/M. Beck-Coppola
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4. Jacques-Emile Ruhlmann (1879-1933)
Bahut dit « Meuble Elysé e », 1920
Marqueterie de loupe d’amboine vernie et ivoire sur bâti de
chêne et tulipier, bronze argenté - 185 x 245 cm
Paris, Mobilier National
Photo : Philippe Sebert

Par ailleurs, les commissaires ont manifestement souhaité désincarcérer l’Art Déco de son carcan bourgeois. Aussi, qu’on se le tienne pour dit, en fait d’avant garde en gants beurre frais, ce sera le gros de la troupe, chaussé de mitaines de drap fruste. Pour l’exposition de 1925, les grands magasins parisiens avaient en effet défini des lignes d’objets décoratifs accessibles à la dactylo comme à la couseuse. Ainsi, pour le Printemps, la collection Primavera, les collections Pomone pour le Bon Marché ou La Maitrise pour les Galeries Lafayette. Il fallait une certaine audace pour en exposer les chatons ocellés et les piafs montés en neige. Tout au moins, une haute conscience démonstrative. L’intention était noble. Et les hommes pour la porter tout désignés, si l’on veut bien se rappeler le pur génie de chineur et la prescience avec lesquels Emmanuel Bréon constitua les collections du musée des Années trente de Boulogne-Billancourt. Il n’empêche ! Ce que l’on retiendra, ce ne sont pas ces babioles de dessus de cheminée, mais les précieux vases de Ruhlmann (ill. 3), sa fragile tasse à café (une réédition, ici)... Ou, toujours de Ruhlmann, le luxueux bahut « Elysée » (ill. 4), pas franchement élégant mais remarquable de savoir faire, avec sa crépinette d’ivoire enserrant un corps d’amboine. On s’arrêtera encore devant un paravent laqué de Gaston Suisse, non sans regretter qu’il n’y en eût de semblables, signés Brandt ou Barillet. Mais il n’y a rien de Barillet. Rien de Dunand non plus. Trop luxueux, peut-être. Du coup, pas de Galuchat ni d’argenterie, rien des arts de la table, moins de grands fauteuils que de chaises… Quant à l’orfèvrerie, on l’a ignorée. Est-ce faute d’un budget conséquent ? Ici, on s’en défend. Mais alors pourquoi tant de renoncements quand d’inépuisables fonds gisent à quelques centaines de mètres, au palais Galliera, au musée des Arts décoratifs, au palais de la Porte Dorée ? Le visiteur, lui, songe amèrement à la débauche de moyens qu’auraient consacrés à pareil événement des institutions new-yorkaises ou londoniennes...

L’éclectisme du propos était pourtant justifié, son parti légitimement revendiqué. Et de fait, en dépit des lacunes que l’on sait, le parcours n’a rien voulu exclure du redéploiement typologique et du renouveau planétaire suscités par la manifestation de 1925. Il n’en demeure pas moins que c’est l’architecture qui semble tirer toute la couverture à elle. Cette section – disproportionnée, si l’on veut bien considérer qu’est commémorée ici une exposition historique d’arts décoratifs – souffre certes de quelques manques. On n’y parle pas ou trop peu d’architecture balnéaire ni du grand chantier contemporain de la petite ceinture parisienne, un échec il est vrai. De grands plans de Paris interactifs entendent inventorier les nombreux trésors Art Déco de la ville. Soit ! Mais en matière de patrimoine religieux, les commissaires n’auront retenu que la mosquée de la place du Puits-de-L’Hermite. Elle est magnifique, notre grande mosquée, mais qu’a-t-elle à voir avec l’Art Déco ? Tranchant de Lunel, en en jetant les plans, entendait faire de son chef-d’œuvre la synthèse des sanctuaires de Fez ! En revanche, rien des chantiers du cardinal Verdier ! Au puits, donc, Sainte-Odile et Saint-Antoine de Padoue ! Et pas un mot du byzantinisme hollywoodien de l’église du Saint-Esprit (avenue Daumesnil), avec ses peintures de Maurice Denis, ses ferronneries de Raymond Subes et ses évangélistes dus au ciseau de Carlo Sarrabezolles !

Bah ! le second versant du parcours nous réserve suffisamment de surprises pour nous régaler. Des dessins de Pingusson, de Patout, des jardins projetés par Laprade et les fastueux décors de salons (de l’Automobile, de l’Aviation) imaginés par l’increvable André Granet (il ne raccrochera que dans les années soixante)… Et puis la botte secrète de la Cité de l’architecture et du patrimoine, les maquettes, toujours évocatrices, merveilleusement pédagogiques, ici le « paquebot » de Patout, là l’immeuble « standard » de Roux-Spitz… Il est vrai que Philippe Rivoirard, architecte co-commissaire de l’exposition, disposait à portée de main des joyaux de la Cité. C’est à ce grand festin qu’il aurait fallu mêler des ferronneries (quasiment absentes), là qu’il aurait fallu placarder des verrières sérielles de Barillet, là qu’il aurait fallu semer des luminaires (proprement ignorés) et des appliques typographiques, en fer forgé, en acier frotté, qui connotent si bien l’architecture de ce fugace « entre-deux ». On a manqué les noces de la noble architecture et des icones usuelles du quotidien.

Aveu de ces insuffisances : le catalogue qui, précisément, n’en est pas un – on y cherchera en vain la liste des pièces exposées. Certains de ses essais combleront les lacunes du parcours – à propos de l’architecture balnéaire ou des maîtres ferronniers ; son iconographie nourrie étanchera les soifs inassouvies, sans pour autant s’attarder, et c’est étrange, sur le formidable étalage de dessins d’architecte… En définitive, cette évocation que propose 1925, quand l’Art Déco séduit le monde, résume toute l’ambigüité d’un musée d’architecture qui ne dit pas son nom. Du reste, on ignorera bientôt le sens du mot « musée », auquel on aura bientôt préféré « centre » ou « cité ». Or la Cité – eh oui ! – ne se montre efficace que lorsqu’elle est véritablement fidèle à sa vocation. Cette performance en demi-teinte est aussi l’occasion s’interroger sur les ambitions possibles de ces institutions que l’on qualifiera de moyennes, réduites à se partager les reliefs budgétaires laissés par le Louvre, Orsay et quelques rares autres ogres. Avec cette « expo-évocation », il s’agissait ouvertement de « séduire », mais, ici comme dans les fastes d’un bal, séduire exige de sérieux arguments.


Commissaires : Émmanuel Bréon et Philippe Rivoirard.


Sous la direction d’Emmanuel Bréon et Philippe Rivoirard, 1925. Quand l’Art déco séduit le monde, Coédition Norma éditions/Cité de l’architecture et du patrimoine, 287 p., 39 € (45€ pour l’édition reliée). ISBN : 9782915542585.
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Informations pratiques : Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro et du 11 novembre 75116 Paris. Tél : 00 33 (0)1 58 51 52 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h, le jeudi jusqu’à 21 h. Tarifs : 9 € (réduit : 6 €).
Site internet.


Nicolas Chaudun, mardi 19 novembre 2013





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