
1. Pavel Filonov (1883-1941)
La Guerre Allemande, 1914-1915
Huile sur toile - 176 x 156,3 cm
Saint-Petersbourg, Musée Russe
Photo : D. R.
L’exposition qui se tient actuellement à Madrid, consacrée aux rapports entre l’Avant-garde et la Grande Guerre, laisse un sentiment ambiguë, un mélange de satisfaction et de contrariété. Malgré un thème audacieux et un réel effort pour montrer des œuvres rarement présentées au public, elle est malheureusement desservie par l’absence d’un propos clair, un accrochage peu cohérent et une scénographie décevante.
Les espaces temporaires du musée Thyssen-Bornemizsa présentent la plus grande partie de l’exposition. La toile de Pavel Filonov, La Guerre Allemande, 1914-1915 résume à elle seule ce sentiment étrange qui préside à la visite. Impressionnante, sortie d’une institution difficile d’accès et peu prêteuse, l’œuvre est malheureusement mal placée ou mal entourée. L’organisation peu pragmatique des salles oscille, hésite peut-être, entre choix thématique et approche esthétique des mouvements artistiques. Elle demeure peu lisible, d’autant que la répartition des toiles entre les deux sites n’est pas clairement justifiée. Cette exposition a néanmoins une grande qualité : le mélange des genres, des choix plastiques et des artistes. L’un des objectifs semble être de montrer qu’il n’existe pas de rupture esthétique engendrée par la Grande Guerre : de nombreuses toiles exposées sont antérieures à son déclenchement prouvant que la modernité n’a pas été ébranlée par les événements historiques. Certaines œuvres sont présentées, de manière peu convaincante, comme des prémonitions funestes, à l’instar d’un inédit Soleil couchant d’Otto Dix, 1913 (collection particulière), qui ouvre la première salle de l’exposition. On s’étonne de la présence de toiles, certes d’artistes d’avant-garde comme Kandinsky, mais dont ni le thème, ni la chronologie n’ont de rapport avec la guerre. C’est le cas d’une sculpture de Brancusi et de plusieurs toiles de Feininger ou de Gontcharova sans rapport avec le thème de l’exposition.

2. Gino Severini (1883-1966)
Canon en action, 1915
Huile sur toile - 50 x 60 cm
Rovereto, Museo di Arte Moderno e
Contemporanea di Trento e Rovereto
Photo : D. R.
Heureusement, tout n’est pas critiquable et de nombreux objets collent au propos. A la Fundacion Caja, assez distante du Musée Thyssen-Bornemisza mais dont l’entrée est gratuite, une salle consacrée aux autoportraits de guerre mérite à elle seule le détour. Qu’il suffise aussi d’évoquer les suites d’aquarelles et de dessins de Zadkine, la toile étonnante de Man Ray (A.D. 1914, Philadelphie Museum of Art), et plusieurs œuvres importantes par des membres du futurisme italien, dont Balla et Sironi. Les peintures les plus connues du grand public – notamment le Canon en action de Severini (Cologne, Museum Ludwig) – apparaissent finalement comme les moins plastiquement audacieuses. Légère déception cependant devant les toiles de Marsden Hartley, d’Albert-Birot et quelques dessins mineurs présentés dans la seconde partie de l’exposition. Certaines œuvres, comme le très grand ensemble de la Guerre, d’Othon Friesz, prêté par le Musée de Grenoble, sont montrées davantage pour des raisons historiques, ne pouvant prétendre appartenir à l’avant-garde. La question de l’appartenance ou non à l’avant-garde pourrait être également posée au sujet de la sublime toile de Vallotton, Verdun (Paris, Musée de l’Armée), certes audacieuse mais qui procédait d’une commande officielle confiée au peintre dans le cadre des Missions aux Armées, ce qu’aucun cartel explicatif ne précise aux visiteurs. In fine, il s’avère que les plus beaux passages de l’exposition tiennent à la présence monumentale des peintures expressionnistes allemandes, notamment les compositions d’Ernst Ludwig Kirchner, très bien représenté, et de George Grosz. On ne s’étonnera pas d’y redécouvrir sa toile majeure peinte en 1917, Métropolis, puisque cette dernière appartient en effet aux collections du musée Thyssen-Bornemisza.
Organiser une telle exposition, consacrée à la problématique de la Grande Guerre et des avant-gardes, tenait de la gageure. Les Espagnols y étaient-ils bien préparés ? Bien que des toiles majeures y soient présentées, la manifestation manque d’un parti pris clairement affirmé qui tient peut-être à la pauvreté de l’historiographie hispanique portant sur ces questions. Il aurait pu être salutaire d’explorer plus lisiblement les enjeux et les limites de la représentation de la violence de la grande guerre par les peintres, à l’image de l’exposition à succès Allemagne, les années noires, organisée par le Musée Maillol, à Paris, en 2007-2008. On soulignera également qu’en France, l’année 2008 a été largement marquée par de nombreuses expositions dédiées à des artistes peintres dans la Grande Guerre, clôturant le cycle commémoratif des quatre-vingt dix ans de 1914-1918, à l’exemple d’une modeste mais très réussie petite exposition portant sur les dessins de guerre de René Demeurisse, artiste du Montparnasse, encore visible au Musée de Nogent-sur-Seine jusqu’à la fin du mois de décembre.
Commissaire : Javier Arnaldo
Javier Arnaldo, 1914 ! La Vanguardia y la Gran Guerra, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza, 2008, 445 p., 50 €. ISBN : 978-84-96233-66-9
Informations pratiques : Museo Thyssen-Bornemisza, Palacio de Villahermosa, Paseo del Prado, 8 - 28014 Madrid . Tél : +34 91 369 01 51. Ouvert tous les jours, sauf le lundi, de 10 h à 19 h. Tarifs : 5 € (tarif réduit : 3,50 €).
Site du Museo Thyssen-Bornemisza
Fundación Caja Madrid, Plaza de San Martín, 1, 28013 Madrid. Tél : +34 902 246 810. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10 h à 20 h. Entrée libre.
