1914-1918. Le patrimoine s’en va-t-en guerre


Paris, Cité de l’Architecture, du 11 mars au 4 juillet 2016

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1. Fritz Erler (1868–1940)
Der grosse Brummer (Le grand mensonge)
Revue Jugend, 1915, n°5
Collection particulière
photo : DR

Le Teuton, éternel destructeur… À l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, la Cité de l’architecture revient sur la manière dont, en France, le patrimoine devint un outil de propagande contre l’ennemi, un moyen d’exacerber le sentiment patriotique et d’encourager les pays neutres à s’engager. Malgré l’espace d’exposition relativement restreint, les commissaires ont réuni un ensemble d’œuvres et de documents très variés accompagnés de cartels commentés.
Le parcours s’ouvre sur le pouvoir des images. En 1914, les incendies de la bibliothèque de l’Université de Louvain et de la cathédrale de Reims marquèrent les esprits ; les artistes s’en firent les témoins plus ou moins directs. Gustave Fraipont montre ainsi une vision tragique de la cathédrale en flammes, réalisée « d’après le croquis d’un témoin  », mais considérée finalement comme un témoignage objectif. Elle fut largement diffusée au point de se retrouver sur un jeu de cubes, parce que « le souvenir du crime doit […] s’insinuer dans l’âme de l’enfant1 ». Les caricatures opposèrent la culture française au « bouillon de kultur2 » germanique et le kaiser Guillaume II devint « l’empereur des Vandales »3. C’est une guerre idéologique que se menèrent les intellectuels des deux pays : dans le Manifeste des 93, les Allemands nièrent farouchement les atrocités dont on accusait leur armée, et justifièrent la destruction de biens culturels lorsqu’elle était exigée par la victoire ou par la protection de vies humaines. Les historiens français répliquèrent en fustigeant cette « barbarie savante ». Certains dessinateurs détournèrent les images comme celle que Fritz Eler avait intitulée Le Gros Mensonge (ill. 1) : l’Allemagne est incarnée par un colosse qui sait maîtriser sa force et protéger un monument de sa main gauche tandis que son poing droit s’abat sur les maisons alentours. Le Comité catholique français transforma ce colosse en destructeur de cathédrale.

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2. Vue de l’Exposition d’oeuvres d’art mutilées
ou provenant des régions dévastées par l’ennemi
au Petit Palais, 1916.
Saint Tarcisius par Alexandre Falguière
provenant de la chapelle du chateau de Gerbéviller
Photo : Ministère de la Culture - Médiathèque du Patr

Les deux autres sections du parcours sont consacrées aux deux expositions qui furent organisées à Paris en 1915 et 1916. L’ancêtre de la Cité de l’architecture que fut le Musée de sculpture comparée accueillit en mai 1915 la première exposition de photographies de monuments dévastés, démontrant le pouvoir de propagande de ce médium au moment même où était créée la Section photographique de l’armée (SPA). Le directeur du musée, Camille Enlart, proposa par ailleurs une présentation nouvelle des collections – constituées de moulages en plâtre d’œuvres originales parfois disparues - qu’il accompagna de commentaires pour le moins engagés, et qu’il confronta parfois à des photographies de monuments - de Reims, Soissons ou Arras...- détruits par la guerre. Il fallait affirmer la supériorité du génie français et dénoncer le vandalisme allemand en affirmant qu’il s’acharnait sur le patrimoine français depuis la nuit des temps. Enlart remonta la chronologie aussi loin qu’il le put : il commençait sa démonstration par des « monuments de la Gaule romaine dévastés par les Barbares du IIIe au Ve siècle  », continuait par le XVIe siècle avec la cathédrale de Thérouanne « détruite par les Impériaux », faisant référence au sac de la ville par les armées de Charles Quint en 1553. Les bustes de la Sibylle et du Prophète de la cathédrale de Strasbourg sculptés par Nicolas de Leyde permettaient ensuite d’évoquer les destructions de la guerre de 1870 et l’humiliation que subit la France. Pour finir, le moulage de l’Ange au sourire de Reims avait sur son socle un commentaire signalant au public la mutilation de l’œuvre originale dans le bombardement de septembre 1914. Les commissaires de la Cité de l’architecture présentent le plâtre de l’ange, ainsi qu’une photographie d’époque montrant la mise en scène d’Enlart, et puis une lettre de Séraphin Peladan réclamant instamment le moulage de cette figure devenue symbole.

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3. Vue de l’exposition de la Cité de l’architecture
Saint Tarcisius par Alexandre Falguière
Photo : bbsg

Au Petit Palais, on s’attacha moins à évoquer le souvenir de chefs-d’oeuvre du patrimoine français, qu’à souligner leur beauté ravagée. Car l’esthétique de la ruines apporte un supplément d’âme aux sites, la fragmentation accentue le drame. L’ : « Exposition d’œuvres d’art mutilées ou provenant de régions dévastées par l’ennemi  » eut lieu du 25 novembre 1916 au 4 décembre 1917. Statues décapitées ou fragmentées incarnaient une France suppliciée. L’idée de l’exposition revient à Paul Ginisty, écrivain, directeur du théâtre de l’Odéon, puis inspecteur des Monuments historiques. Dans un article sur « Le Musée des attentats allemands  », il imagina que cette exposition, « témoignage de la barbarie allemande ne montrerait que des œuvres d’art mutilées, martyrisées ayant subi le supplice de leur beauté dévastée4 ». Ginisty sélectionna lui même quelque 300 œuvres et n’hésita pas pour ce faire à se rendre au front. La scénographie de l’exposition du Petit Palais accentuait bien sûr l’accent tragique de ces vestiges : les gargouilles étaient présentées debout comme si elles levaient la tête pour hurler leur douleur, les priants du XVIe siècle de la chapelle de Tilloloy étaient alignés comme les victimes d’une exécution collective, leur tête posée devant elles. Saint Tarcisius, sculpture d’Alexandre Falguière provenant de la chapelle du château de Gerbéviller, était en morceaux - triste écho au martyre du saint qui fut lapidé - qui furent disposés devant sa tête éplorée (ill. 2). La Cité de l’architecture reconstitue la manière dont étaient présentées les œuvres (ill. 3) qui avaient désormais le statut de reliques. Certaines photographies montraient leur apparence avant leur destruction pour en accentuer les blessures. Les sculptures mutilées faisaient écho aux soldats blessés au front, dont la description du quotidien était censurée, alors que les fêlures du patrimoine étaient largement exhibées. Du Christ, sur la croix calcinée de Revigny-sur-Ornain, il ne restait qu’un morceau de bras resté cloué sur la croix, et puis les deux pieds et un bout de mollet. Son corps mystique ne fut pas moins épargné : juste à côté était montré le ciboire de Gerbéviller percé de balles. L’ennemi avait tué Dieu.
Ces expositions firent école : à Rome tout d’abord, et aux États Unis ou plusieurs œuvres circulèrent dans des expositions itinérantes pour dénoncer les destructions des Allemands. La croix de Revigny s’y trouve encore, perdue au cours de ses pérégrinations.

Commissaires  : Jean-Marc Hofman, Claire Maingon

Sous la direction de Jean-Marc Hofman, 1914-1918 Le patrimoine s’en va-t-en guerre, Norma / Cité de l’architecture & du patrimoine 2016, 96 p., 15 €. ISBN : 9782915542806

Informations pratiques : Cité de l’architecture & du patrimoine Musée - Salle Viollet-le-Duc, 1 place du Trocadéro, 75016 Paris. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h,
jusqu’ à 21h le jeudi. Tarif (incluant les collections permanentes) : 12 € (réduit : 8 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 26 mai 2016


Notes

1Léo Claretie, cité p.83 du catalogue

2Jules-Alexandre Grün, La Baïonnette, n°4, 29 juillet 1915.

3« L’empereur des Vandales, Le Petit Journal, supplément illustré du 4 octobre 1914.

4Paul Ginisty, le musée des attentats allemands, Le Petit Parisien, 30 juillet 1915, cité dans le catalogue de l’exposition p.30.





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