
1. Adolphe Roehn (1780-1867)
Bivouac de Napoléon Ier sur le champ de bataille
de Wagram pendant la nuit du 5 au 6 juillet 1809
Huile sur toile - 182 x 222 cm
Versailles, Musée et domaine national du château
Photo : RMN
L’école républicaine, qui cédait volontiers au sensationnel et au matriciel, a longtemps colporté le mot de Napoléon sur Marie-Louise : « J’épouse un ventre ». La formule n’est pas nécessairement apocryphe, elle est assurément réductrice. Le mariage d’un fils de la révolution et d’une princesse Habsbourg en 1810, étonnant scénario au regard de l’Ancien Régime, fut plus qu’une réponse efficace à la stérilité de Joséphine. Et l’exposition du château de Compiègne, lieu prédestiné à cette réévaluation dynastique, en apporte plus d’une preuve. Voilà un bicentenaire qui méritait d’être célébré tant le devoir de mémoire, concernant la nouvelle impératrice, a tardé à se réveiller.
Autrichienne en France, étrangère dans son pays, morte à Parme, où un musée lui est dédié toutefois, la fille de Joseph Ier reste l’exilée par excellence. « Marie-Louise est une des grandes oubliées de la recherche historique », nous a confié Hélène Meyer, qu’il faut féliciter de ses efforts, de ses trouvailles et des correctifs qu’elle apporte à la légende d’une princesse sacrifiée aux circonstances. Historique dans le bon sens du terme, la présente exposition rend également à l’œuvre d’art son rôle effectif, loin de l’horizon documentaire où s’enferment parfois les manifestations centrées sur l’événement. Entre autres choses, elle obligera dorénavant à apprécier d’un autre œil le Salon de 1810, souvent réduit au combat que s’y livrèrent Girodet et Guérin par tableaux interposés. Stendhal, pour ainsi dire, ne vit qu’eux. Or l’accrochage du Louvre, à la fin de cette année pivotale, reflétait de mille façons la situation matrimoniale et politique de l’Empire, alors à son zénith, malgré l’Espagne, les tensions germaniques et le travail de sape où l’Angleterre et le Tsar excellaient. Napoléon avait mis l’Europe absolutiste à genoux ou presque...
Un an plus tôt, le 11 mai 1809, le vainqueur d’Austerlitz, provoqué à nouveau par les Autrichiens, faisait canonner Vienne, avant de s’emparer de la ville et de vider le Belvédère de trois cents « bons » tableaux, dont un superbe dessin de Zix (ancienne collection Denon, évidemment) nous montre l’emballage immédiat. La campagne foudroyante et sanglante de la grande armée aura produit un chef-d’œuvre. Le Bivouac d’Adolphe Roehn, scène de genre greffée sur un nocturne digne du Raphaël du Vatican, est déjà gros de l’iconographie du chef de guerre proche de ses hommes (ill. 1). La gravure allait en populariser le message fraternel, de ceux qui remuent plus que les froids discours. La mort, en ces mois, est bien la compagne quotidienne de Napoléon. En octobre 1809, à Schönbrunn, après un attentat sur sa personne, il mesure comme jamais l’urgence de se donner un héritier. Il n’a que trop attendu la belle Joséphine, et ses amours clandestines lui ont prouvé qu’il pouvait être père. Il a quarante ans et sent en lui des ardeurs de jeune homme. Le choix de s’unir à Marie-Louise n’a pour autant rien du coup de foudre. On tint conseil. Talleyrand, expert en renversement d’alliances, pousse à la réconciliation entre l’Autriche et le pays qui a conduit Marie-Antoinette à l’échafaud. Tout l’entourage de Bonaparte n’était pas aussi chaud. Lui-même aurait sans doute préféré un hyménée plus russe. Mais Vienne se montra moins réticente aux offres de celui qui incarnait les humiliations d’Austerlitz et de Wagram. Et Marie-Louise, en véritable Iphigénie (selon de mot de Jean Tulard), était prête à se plier aux calculs matrimoniaux du moment. Elle allait montrer une capacité à tenir un autre rôle que les tragiques ingénues.

2. François Gérard (1770-1837)
L’impératrice Marie-Louise
Huile sur toile - 65 x 53 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN

3. Jean-Baptiste Isabey (1767-1855)
L’Impératrice Marie-Louise, 1812
Aquarelle
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN
Dépêché en Autriche pour assister aux premières étapes du mariage et au voyage vers la France, Berthier écrivit bientôt à son maître, bouillant d’impatience, que sa promise de dix-huit ans, sans être « une jolie femme », avait « tout ce qu’il faut pour faire le bonheur de Votre Majesté ». Le buste de Canova, très fruste au demeurant, le confirmerait moins que les portraits de Gérard (ill. 2), s’ils n’étiraient génialement le visage de Marie-Louise, afin d’adoucir ses yeux globuleux, ses joues encore enfantines et le menton de la maison d’Autriche. Isabey (ill. 3) respecte davantage les rondeurs poupines de la première dame de France. L’exposition, en regroupant dessins et gravures, retrace ailleurs le périple de la princesse jusqu’à son arrivée à Compiègne, le 27 mars 1810, premier contact qui a donné lieu à des œuvres plus enjouées, comme les rares tableaux de Pauline Auzou, que le Salon devait bientôt offrir au public parisien. L’un d’entre eux montre justement Marie-Louise dans l’une des galeries du château, que Napoléon faisait réparer et redécorer depuis quelques années déjà. La perspective d’une lune de miel en affecta in extremis les dispositions anciennes. Hélène Meyer, qui a très bien perçu le sens du changement, commence par évoquer la très négligée galerie des Ministres et des grands officiers. Dans l’esprit de la série des maréchaux, alignés aux Tuileries, Denon commanda 18 portraits en pied durant l’été 1806. Talleyrand par Prud’hon, Berthier par Pajou et Clarke par Fabre l’évoquent avec le mélange de froideur et d’ostentation propre au genre. Le comte Mollien, par Robert Lefèvre (la bête noire du jeune Ingres), l’emporte haut la main sur les trois autres. Une merveille, prêtée par Versailles, qui repense la figure en action.

4. Vue de l’exposition avec au premier
plan le métier à tisser de Marie-Louise
Photo : Didier Rykner
Avant d’en venir à la seconde galerie d’importance, elle aussi remise en lumière, le parcours s’ouvre aux différentes cérémonies et réjouissances du mariage. Saint-Cloud, Louvre et Tuileries. Le tableau de Rouget, qui montre la bénédiction après l’échange des anneaux, n’a pas la prétention, bien sûr, de rivaliser avec Le Sacre de son maître David. Les temps d’ailleurs avaient changé. Plus de bravade : l’empereur se soumet aux rites en monarque assagi. On revoit plus loin avec plaisir le Banquet de Casanova, cette immense table en demi-cercle dressée le soir du 2 avril 1810 dans la salle de spectacle des Tuileries. Lieu ad hoc pour le théâtre des vanités et des illusions. La bonne idée est de l’avoir confronté à quelques pièces du Grand Vermeil et du service à thé des époux. S’ensuivit le premier long séjour de Compiègne, près de trois semaines ; mobilier, tapis et tissus avaient été choisis pour donner au palais de Louis XV un peu de la jeunesse de sa nouvelle souveraine ; l’exposition montre combien certains motifs floraux renvoyaient à dessein au goût de Marie-Antoinette, renaissance qui annonce celles du second Empire. Sorti des réserves du château, le métier à broder de Marie-Louise a été restauré et présenté au milieu de meubles et objets (ill. 4) qui conservent l’empreinte de son passage, une guitare, des bibliothèques, une table à écrire (une de ses passions), un chevalet de peintre (son autre passion).

5. Marie-Louise et Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
L’Innocence
Huile sur toile
Gray, Musée Baron-Martin
Photo : Didier Rykner

6. Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
Vierge en buste
Crayon noir et rehauts de blanc - 24 X 17,5 cm
Dijon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Dijon
À cet égard, il importait de rappeler combien les leçons de son professeur de dessin ont porté. De même que Napoléon associa Eugène de Beauharnais à sa politique matrimoniale après avoir divorcé de Joséphine, il fit employer Prud’hon, indissociable de la première impératrice, au service de la seconde. L’Innocence du musée Baron-Martin de Gray (ill. 5) célèbre ainsi, sur l’autel des fausses candides de Greuze, la collaboration de Marie-Louise et de son Corrège attitré. Un prêteur coriace, qui devrait être porté à plus de générosité par sa raison sociale, nous a privé du sublime Portrait de la duchesse de Montebello du même Prud’hon (il avait envoûté les visiteurs de la rétrospective de Sylvian Laveissière en 1998). La veuve du maréchal Lannes fut des intimes de Marie-Louise pendant son court destin français. Restons encore un moment avec l’artiste puisque Hélène Meyer a exhumé d’une collection privée une très belle feuille, liée à la commande de la toilette offerte à l’impératrice par la ville de Paris. Le dessin, qui est passé dans les collections de His de La Salle et des frères Goncourt, tient sa réputation. La non moins fameuse Tête de Vierge de Dijon (ill. 6) reste, elle, orpheline, du tableau qu’elle préparait, exposé au Salon de 1810, propriété de Marie-Louise et dont on connaît seulement la répétition autographe de Moscou ! C’eût pu être le clou du dernier espace de l’exposition. Nous parvenons alors à la galerie de l’impératrice, dont Emmanuel Starky, le directeur des lieux, a rétabli la « moire couleur terre d’Égypte » des murs et presque la fonction « picturale » (ill. 7).

7. Vue de l’exposition, galerie de l’Impératrice
Au centre, Psyché et l’Amour d’Antonio Canova
Photo : Didier Rykner
À gauche, les tableaux que Denon fit déplacer pour la jeune mariée, des toiles de maître plus ou moins modestes (Govaert Flink, Ferdinand Bol, Le Dominiquin, etc.), mais toutes évocatrices des plaisirs de l’amour et des bonheurs de la procréation. À droite, un échantillon des œuvres qui se firent remarquer au Salon. Point de Révolte du Caire de Girodet (dont on aurait pu montrer une des esquisses et signaler que l’impératrice avait condamné l’impudeur du guerrier arabe, dont elle fit recouvrir le sexe), deux chefs-d’œuvre, L’Aurore et Céphale de Guérin et L’Allégorie sur l’état de la France avant le retour d’Égypte, de Jean-Pierre Franque (voir brève du 4/3/06) deux images de lévitation, l’une érotique, l’autre stratégique. Bel équilibre malgré les zones gazeuses qui envahissent alors la peinture d’histoire et la déportent mollement vers un surnaturalisme d’avenir. Le dernier mot reviendra tout de même au groupe de Canova, Psyché et l’Amour, point de mire et cœur sentimental de l’espace, qui tenait du parcours initiatique au sens fort. Écoutons le prince de Clary : « Dans une galerie se trouvent de beaux tableaux et le fameux groupe de La Psyché, de Canova. Ce sera, je pense, la première chose qui étonnera un peu l’Impératrice, car elle n’a jamais rien vu de pareil ». On pourrait en dire autant à la vue des dessins de Louis-Pierre Baltard (le père de l’architecte des Halles), à qui fut confié l’embellissement de la capitale dont l’impératrice devait également tomber amoureuse. Acheté en son temps par Jean-Pierre Samoyault [1], l’album est enfin montré et publié par Christophe Beyeler. C’est un témoignage sans égal. Si Paris fêta dignement la petite-nièce de Marie-Antoinette, certains Français restaient réservés quant au choix de l’Empereur. Défi ou erreur, le mariage de 1810 fait encore débat. À nous d’en juger. Ces expositions rouvrent le dossier.
Collectif, 1810 : la politique de l’amour - Napoléon 1er et Marie-Louise à Compiègne, RMN, 2010, 208 p., 45 €, ISBN : 9782711857029
Informations pratiques : Musée du château, Place du Général de Gaulle, 60200 Compiègne. Tél : 33 (0)3 44 38 47 02. Ouvert tous les jours, de 10 h à 18 h, sauf le mardi. Tarifs : 8,50 € et 6,50 € (réduit).
Signalons aussi l’exposition : L’album du mariage de Napoléon Ier avec Marie-Louise
Fontainebleau, Musée national du château de Fontainebleau du 2 avril au 2 juillet 2010
L’album Baltard du mariage de Napoléon Ier avec Marie-Louise, Musée national du château de Fontainebleau, Somogy, 2010, 36,50 €.
Informations pratiques : Musée national du château de Fontainebleau, 77300 Fontainebleau. Tél : 33 (0)1 60 71 50 70. Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h, sauf le mardi. Tarifs : 8 € et 6 € (réduit).
